Alain Fischer, monsieur vaccin français: «Il faut prévoir de nouvelles campagnes»

Alain Fischer | Institut Imagine, droits réservés

Médecin et chercheur en immunologie, le Pr Alain Fischer est président du conseil d’orientation de la stratégie vaccinale, qui guide le gouvernement français sur les campagnes de vaccination Covid-19. A l’occasion de sa venue à Genève le 5 avril 2022, pour un événement organisé par la Fondation Louis-Jeantet, en partenariat avec Heidi.news, nous avons évoqué avec lui la pandémie, le travail accompli et ce à quoi nous devrions collectivement nous préparer. Entretien.

Heidi.news – Vous conseillez le gouvernement français sur la stratégie vaccinale depuis décembre 2020. Pourquoi avez-vous été choisi?

Alain Fischer – Je suis pédiatre immunologiste, j’ai fait toute ma carrière sur les maladies du système immunitaire, qui est mon vrai domaine d’expertise. En 2016 j’avais été invité à présider la grande «concertation citoyenne» mise en place pour réfléchir sur la vaccination des enfants en France, qui commençait à s’affaiblir, ce qui a fini par déboucher sur l’obligation vaccinale pour les nourrissons. Sans doute que cette expérience, ainsi que mon CV pas trop attaquable concernant les liens avec l’industrie pharmaceutique, font qu’ils m’ont choisi. Ils avaient besoin d’un expert qui puisse prendre la parole publiquement sans être trop attaqué.

La phase aiguë de la pandémie est terminée. Quel bilan en faites-vous?

Globalement, la campagne vaccinale a été un grand succès. Heureusement les recherches ayant précédé l’irruption du Covid ont permis que des vaccins efficaces soient développés très rapidement et on a pu s’appuyer là-dessus pour favoriser leur utilisation dans la population. En termes de stratégie vaccinale, c’est plutôt un succès: la très grande majorité des gens sont vaccinées (plus de 90% des adultes éligibles en France, ndlr.), et même si ce n’est pas facile à évaluer avec précision, on sait que la vaccination a permis de limiter les décès et les hospitalisations dus au Covid. Globalement, la possibilité d’avoir rapidement des vaccins efficaces a permis de faire en sorte que l’immense majorité soit protégée. Ce qui n’exclut pas des limites à ce bilan positif, voire des échecs.


Le Covid, stop ou encore?

La Fondation Louis-Jeantet relance ses conférences scientifiques à l’attention du grand public, en collaboration avec la Faculté de médecine et Heidi.news. Mardi 5 avril 2022 de 18h30 à 19h30 à Genève, le Pr Alain Fischer lancera le bal sur le thème: «Le Covid: stop ou encore?». L’inscription (gratuite) pour l’événement en présentiel se fait ici, et la conférence pourra être suivie en ligne sans inscription préalable.


Quels sont-ils, ces échecs?

En France il reste 400’000 personnes de plus de 80 ans pas vaccinées du tout, avec évidemment un risque extrême de développer les formes les plus sévères de la maladie. Il y a un gradient social: l’été dernier, mais ça n’a pas beaucoup évolué, nous avions 30 points d’écart dans le taux de vaccination entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres. Le déterminant social est extrêmement fort. Il reste beaucoup à faire pour aller vers les populations les plus pauvres. Et plus récemment on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont pas eu de rappel, ce qui reste essentiel pour se protéger, parce qu’ils en ont marre ou sont peu convaincus. Il y a de la lassitude.

En en matière de communication?

En janvier 2021, on partait d’une situation difficile: les enquêtes d’opinion montraient que la moitié des Français voulaient la vaccination et l’autre moitié n’en voulait pas, en lien avec le fait que la vaccination a commencé chez les groupes vulnérables. Et progressivement les gens s’y sont ralliés, ça s’est propagé au sein des groupes familiaux, des réseaux d’amis, de collègues, les parents parlant aux enfants, etc. Si bien qu’en mai-juin de l’année dernière il ne restait plus que 25% de personnes qui refusaient la vaccination. Là, on est arrivé à un plateau.

C’est là qu’est intervenu le passe sanitaire, qui a été un grand succès. Le lendemain de l’annonce de Macron, on a vu des centaines de milliers de personnes prendre rendez-vous, et aujourd’hui on estime que 13% des Français se sont vaccinés grâce au passe sanitaire. Autrement dit, la pédagogie c’est bien mais ça a ses limites. Et forcer un peu avec une législation qui est une forme d’obligation partielle, ça apporte une efficacité supplémentaire. On est allé jusqu’à l’obligation stricte pour les professionnels de santé, avec succès puisque plus de 95% sont vaccinés.

Ma conclusion, en tout cas pour la France, c’est que combiner pédagogie classique, à travers tous les réseaux possibles et l’action des professionnels de santé, une forte incitation et – dans un cas précis – une obligation, ça a été un bon cocktail.

Vu de Suisse, où la liberté vaccinale est un totem, cette politique vaccinale très forte a pu être mal perçue. Sans parler de la petite phrase de M. Macron, quand il déclarait en janvier vouloir «emmerder» les non-vaccinés

Je pense que ça, c’était moins heureux… Mais le passe sanitaire, tel qu’il a été mis en place par le gouvernement après discussion avec le conseil scientifique et le conseil d’orientation vaccinale, je suis totalement convaincu qu’il fallait le faire. Evidemment les gens ont râlé, y compris les politiques, mais il y a eu un débat parlementaire, il y a eu la place pour la discussion et ça a marché. Cela aurait été au prix d’une violation des libertés, on aurait pu en discuter mais là je ne vois pas très bien laquelle. Et puis la vaccination n’est pas seulement un acte individuel, c’est aussi un acte de solidarité. On ne peut pas fonder une politique de vaccination seulement sur l’individu.

Pour vous, il ne faut pas «emmerder» les non-vaccinés?

Quelque part c’était compréhensible, objectivement c’est emmerdant. Mais ça ne sert à rien, ça n’aide pas. Dans les non-vaccinés il y a un groupe idéologiquement opposé, pour qui on peut avoir des réflexes d’hostilité, mais il y a aussi beaucoup de personnes en plein désarroi social, très âgées, malades, isolées, sans accès facile à la vaccination. Beaucoup de personnes non vaccinées sont en difficulté sociale ou médicale, et on a plutôt envie de faire preuve d’empathie et d’aide que d’autre chose. Je fais la part des choses entre ces personnes et quelques personnages politiques, allez disons comme M. Dupont-Aignan (Debout la France, droite radicale, ndlr.), qui nous explique que la vaccination ne sert à rien ou à peu près. Ça, c’est inadmissible. En tant que citoyen, je suis très choqué de l’instrumentalisation de la vaccination par les politiques, c’est insupportable.

Les oppositions à la vaccination ne sont pas venues que du camp politique.

Pas seulement, c’est vrai. Malheureusement, on a aussi eu quelques célèbres scientifiques, comme le Dr Raoult, qui n’ont pas aidé, ou même une ancienne chercheuse de mon institut (Alexia Henrion-Caude, ex-chercheuse à l’Inserm et figure de la complosphère Covid, ndlr.). Cela existe, je ne veux pas le sous-estimer. Mais à partir du moment où plus de 90% des Français sont vaccinés, l’impact est resté somme toute limité. C’est une couverture totalement inédite. On aurait eu cette discussion en janvier 2021, je vous aurait dit qu’à 70% de vaccinés on était content. D’ailleurs, avec les variants de l’époque, on se disait que ça suffirait.

On voit beaucoup de pays démobiliser. La Suisse a renoncé à l’isolement et au port du masque, adopte un suivi allégé de l’épidémie et n’a pas émis de nouvelles recommandations vaccinales depuis janvier. Y a-t-il un risque de relâchement excessif?

Oui. C’est compréhensible, il y a un ras-le-bol mondial, ça dure maintenant depuis plus de deux ans, ça a imposé beaucoup de contraintes et de souffrance aux familles, et à chaque fois ça repart pour une nouvelle vague. Il faut reprendre les explications et c’est plus dur aujourd’hui parce que les médias, qui jouaient le jeu, le font moins aujourd’hui. A fortiori avec la guerre en Ukraine, le Sars-CoV-2 est passé sous les radars, et les gens ne veulent plus trop en entendre parler, alors que le rebond va venir. On a un relâchement clair sur les gestes barrière et on a du mal à poursuivre la politique de vaccination. Le problème est très simple à comprendre mais très dur à résoudre.

Pour vous, on se dirige vers une situation compliquée dans les mois qui viennent?

On peut quand même penser que la vague actuelle BA.2 va rester contenue, du fait du niveau de vaccination et d’infections élevé et des conditions météorologiques, et on devrait arriver vers le mois de mai à une longue phase de répit qui va durer tout l’été. Ce n’est pas juste du wishful thinking, c’est raisonnable de le penser. Mais par contre il faut préparer la suite: il n’y a pas de raison qu’un nouveau variant n’arrive pas, on ignore s’il sera virulent ou non, et il faut prévoir de nouvelles campagnes de vaccination.

Dans ma vision des choses, ça ressemblera aux campagnes contre la grippe: une vaccination annuelle, à l’automne, pour les personnes fragiles vis-à-vis du Covid-19, avec les meilleurs vaccins disponibles. On peut espérer que d’ici là, on aura des vaccins un peu plus efficaces, parce qu’ils couvriront les différents spectres de variants. Voilà comme je vois les choses.

Les vaccins ARN sont en train d’être adaptés aux nouveaux variants. Que sait-on à ce sujet?

Par définition, les futurs variants on ne les connaît pas. On veut des vaccins puissants, qui donnent une immunité plus durable si possible – ce qui est difficile avec les infections respiratoires, on le voit avec la grippe – et qui fonctionnent avec plusieurs variants. Une stratégie en cours d’évaluation consiste à combiner plusieurs Spike: la souche ancestrale et Omicron, ou Beta, il y a plusieurs combinaisons. Si l’une d’entre elles passe les essais de tolérance et d’immunogénicité, c’est sûr que ce sera le type de vaccin qui sera privilégié à l’automne, y compris contre un nouveau variant émergeant.

Et à plus long terme?

On aimerait bien avoir des vaccins par spray nasal, qui induisent une immunité dans les muqueuses du nez et de la gorge, parce que c’est là que ça se passe en début d’infection et ils seraient plus efficaces contre les infections. Et idéalement, combiner un vaccin par spray et un vaccin injectable serait sans doute le meilleur moyen de se protéger. Il y a des essais en cours, on verra ce que ça donne. Il existe un tel vaccin contre la grippe aux Etats-Unis, pour les enfants.

La limite, c’est qu’on sait que l’immunité dans les muqueuses est moins durable que l’immunité systémique induite par la vaccination classique. Mais cela reste une voie intéressante. Il y a aussi des recherches pour identifier des parties de la protéine Spike totalement conservées entre les variants et qui génère des anticorps neutralisants. C’est une autre voie, celle du vaccin universel contre tous les variants de Sars-CoV-2. On a la même pour la grippe, qui n’a pas abouti à ce jour.

Les fabricants de vaccin ARN, Pfizer et Moderna, ont semblé pousser en vue d’une stratégie de rappel vaccinal pour tout le monde. Comment vous situez-vous par rapport à cela?

Je ne suis pas sûr que ce soit nécessaire. Je vois deux hypothèses. Si on arrive à l’automne et qu’on n’a pas de nouveau variant qui a émergé d’ici là, la bonne stratégie de prévention c’est plutôt un rappel supplémentaire aux personnes malades et fragiles – et rien pour les autres. On ne généraliserait le rappel qu’en cas d’émergence d’un nouveau variant ou de réémergence d’un ancien variant. Le deuxième rappel pour tout le monde n’est pas inéluctable.

En choisissant le deuxième rappel pour tous, Israël est allée un peu vite en besogne?

Pas aventureux parce qu’il n’y a pas vraiment de risque, mais ils l’ont fait sans base scientifique très forte. Et une fois de plus, ça nous arrange: ils ont été premiers sur tout, la primo-vaccination, le premier rappel, le second rappel. C’est une espèce d’expérience très utile, on utilise beaucoup les données israéliennes pour fonder notre stratégie. Par exemple, ils viennent de montrer qu’une quatrième dose pour les personnes âgées réduit la mortalité de 78%, au moins dans les jours qui suivent. C’est un argument qui plaide en faveur d’une dose supplémentaire dans cette classe d’âge.

Les campagnes Covid ont fait émerger une minorité de personnes très opposées à la vaccination, avec qui il va falloir apprendre à composer. Vous avez une réflexion à ce sujet?

Ce n’est pas un groupe homogène: certains sont déterminés pour des raisons religieuses, philosophiques, politiques, et là c’est difficile d’agir. Et il y a des gens qui sont «juste» en situation de non-confiance à l’égard des autorités, politiques et de santé. C’est lié à des facteurs socio-économiques et culturels, et là plutôt que stigmatiser, il faut chercher à comprendre et parler, et je ne désespère pas qu’on puisse convaincre une partie de cette population. Ça a été le cas pour une partie d’entre elles, et on a vu cette opposition diminuer avec le temps – on a eu plus de difficulté avec le rappel, c’est vrai.

Dans tous les cas, on n’aura jamais 100% de la population vaccinée. On peut discuter l’obligation vaccinale, mais à peu près aucun pays ne l’a fait: l’Autriche l’a envisagé puis a fait marche arrière, il y a eu le Pakistan mais je ne suis pas sûr que ce soit significatif pour nous. Et je ne pense pas que ça marche avec ces populations défavorisées. J’étais favorable à la vaccination obligatoire des nourrissons mais là je ne pense pas que ce soit une bonne approche.

Il y aura toujours une population réfractaire, il faut faire en sorte qu’elle soit le plus limitée possible par des efforts d’éducation à tous les niveaux. Le système de santé, les écoles, les médias, tous les moyens possibles et imaginables.