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Vaccination obligatoire: la Suisse va devoir se poser la question

Julien Pralong

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Depuis bientôt deux ans, cette pandémie a transformé en profondeur nos sociétés. Mais il y avait un tabou qu’elle n’avait pas encore fait tomber, tout en posant la question de façon de plus en plus pressante: l’obligation vaccinale dans un pays démocratique.

L’Autriche s’en est chargée. Le vaccin anti covid y sera obligatoire dès le 1er février. La Suisse doit-elle lui emboîter le pas? Depuis le début, le Conseil fédéral et les responsables sanitaires jurent que non, le vaccin ne sera jamais obligatoire. Pour une fois, les réticents, antivax, covido-sceptiques et complotistes sont à l’unisson.

Ce rejet unanime pourrait être une émouvante communion s’il n’avait pas fait l’économie d’un débat sur la question. Les pouvoirs publics étant persuadés qu’en Suisse, bastion du scepticisme vaccinal, jamais cette digue ne sautera, ils ont préféré éluder. Les réticents, assis sur leurs principes, ont tout rejeté en bloc. On peut bien sûr se cacher derrière le fait que la Suisse a déjà débattu — et ce fut vif — de l’obligation vaccinale en 2012, lors de l’adoption à 60% par le peuple de la Loi sur les épidémies, entrée en vigueur en 2016. Mais que savions-nous, il y a neuf ans, des pandémies, si ce n’est qu’elles sévissaient en Afrique et qu’elles avaient rendu paranos ces Asiatiques masqués dans les aéroports? Or ce qui était abstrait est devenu bien concret. Notre galaxie sanitaire a changé.

Le corps de l'Etat

Aujourd’hui, il n’existe en Suisse aucune base légale pour décréter une obligation vaccinale générale. Pas plus dans la Loi Covid que dans la Loi sur les épidémies. Tout au plus — et c’est déjà beaucoup — les autorités peuvent-elles arriver à de telles extrémités pour des groupes de population ciblés (par exemple les personnes à risque ou celles exerçant certaines professions). Mais en aucun cas pour la population dans son ensemble. Voter «non» le 28 novembre n’y changera rien. Le Parlement et le peuple souverain y ont veillé lors des débats de 2012: notre pays est resté fidèle à ce principe cardinal qui prétend que chaque individu est libre de disposer de son corps comme il l’entend.

Mais c’est une fausse croyance, qu’on récite pour se rassurer. Car oui, comme l’a écrit Michel Foucault, l’Etat exerce un pouvoir sur nos corps et nous y consentons chaque jour. L’Etat contrôle déjà nos corps, en nous empêchant de nous balader nus dans la rue, en nous interdisant d’ingérer certaines substances illégales, en nous convoquant par conscription pour effectuer un service militaire, en nous enfermant dans une cellule en cas de comportement illicite. Cela fait partie du contrat social: nous avons déjà renoncé à une part non négligeable de notre droit à disposer de notre corps au profit de l’Etat et de l’intérêt général. Alors pourquoi pas la vaccination?

Parce qu’elle est invasive, m’a-t-on répondu du côté des experts en santé. L’aiguille pénètre. A-t-on cependant tous la même définition de l’invasion? Une injection est-elle vraiment plus invasive que la peine de huit mois de prison qui pouvait être prononcée, à l’époque, contre les objecteurs de conscience? Et c’est là que la discussion devient passionnante, puisqu’aucune vérité absolue n’en sortira. C’est une question d’équilibre, de pondération, de curseur déplacé qui fera passer chez certains une décision pour inacceptable. Pour l’obligation vaccinale, tout se jouerait dans son implémentation: avec ou sans sanction pour ceux qui ne s’y plieraient pas? Quelle sanction? Comment contrôler? La police va-t-elle frapper aux portes le soir? En vaccination comme ailleurs, il y a la loi, l’esprit de la loi et son application. Une obligation vaccinale est un choix politique avant d’être une décision sanitaire.

En démocratie, le nombre fait la force, et la loi

Alors, allons prendre la température à Berne. Là, on me dit que «nous sommes entrés collectivement dans cette pandémie et que nous ne pourrons en sortir que tous ensemble». Comprenez: pour le gouvernement, ce qui prime, c’est d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre. Pas d’imposer, mais d’offrir des options, et c’est grâce à ce souci qu’il est encore possible, aujourd’hui, de vivre plus ou moins normalement en Suisse, que l’on soit vacciné, non-vacciné ou guéri. Avec des degrés de contraintes variables, évidemment. D’autres contraintes nous attendent pour décembre, alors que remontent les courbes épidémiques au point de menacer de remettre le système hospitalier sous tension. Les hôpitaux s’y préparent — de 846 au 1er novembre, le total du nombre de lits en unité de soins intensifs est passé à 880 le vendredi 19 novembre — et tout le pays avec eux. Mais il le fait mal.

Dans ces débats sur les mesures sanitaires et la vaccination, il faut bien avouer que les minorités — moins d'un quart de la population éligible refuse pour l'heure le vaccin — ont pris beaucoup de place. Mais que dirait à son tour la majorité s’il fallait reconfiner à Noël? S’il fallait refermer certains commerces et lieux de loisirs ou de culture? En démocratie, le nombre fait la force. Et la loi.

Même si plusieurs projets de révision de la Loi sur les épidémies, forts de cette expérience Covid, sont déjà en cours au Parlement, ce débat sur la vaccination obligatoire ne peut pas avoir lieu maintenant. Encore trop d’émotions, de tensions, de Sars-CoV-2 dans l’air. Peut-être pourrons-nous, dans un an ou deux, débattre de la question, cette fois-ci en connaissance de cause, et nous plier au verdict populaire. En attendant, Berne regarde vers l’Autriche, où le confinement des seuls non-vaccinés — qui s’est depuis étendu à toute la population — a eu pour effet un très net rebond de la vaccination. Que d’efforts, d’énergie, de discours, de concerts ratés et de millions dépensés pour convaincre du bien fondé d’un geste aussi banal, connu et maîtrisé qu’une vaccination.

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