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La congélation d'ovocytes, quand le désir d'enfant est mis sur pause

Les ovocytes des femmes peuvent être cryoconservés dans de l'azote liquide. Photo: iStock/blueshot

Cet article a été publié une première fois en allemand par notre partenaire éditorial Higgs.ch.

Pouvoir reporter la maternité dans le temps – c’est ce que le «social freezing», la congélation préventive des ovocytes, promet aux femmes. La méthode offre des possibilités, mais a aussi des limites.

Pourquoi c’est important. Depuis la révision de la loi fédérale sur la procréation médicalement assistée en 2017, les ovocytes des femmes peuvent être congelés jusqu’à dix ans. La demande n'a cessé d'augmenter en Suisse. Toutefois, cette méthode est très coûteuse et l'inévitable insémination artificielle qui l’accompagne n'est pas encore totalement sans risques.

A 33 ans, le rêve de Martina Naefs (nom modifié par la rédaction) de fonder sa propre famille s’est brisé suite à une rupture amoureuse – du moins, temporairement. Car Martina Naefs refuse que son horloge biologique ne vienne gâcher son souhait d’enfant. La jeune femme a donc fait congeler ses ovocytes pour une durée indéterminée. Elle pourra les faire féconder et les réinsérer dans son corps, pendant une période qui peut durer jusqu’à 10 ans. «Avec ce don d’ovocyte à moi-même, je gagne du temps pour trouver la personne avec qui fonder ma famille», explique la Zurichoise avec un large sourire.

Congélation sociale vs congélation médicale. Lorsqu’une femme fait congeler ses ovocytes pour des raisons non-médicales, on parle de «social freezing», congélation «sociale», par opposition à la congélation médicale, avant, par exemple, une radiothérapie ou une chimiothérapie. Dans le cas de Martina Naefs, les raisons sociales ont été le facteur décisif.

Martina Naefs est loin d’être la seule femme à suivre ce raisonnement: chaque année, en Suisse, près de 400 femmes congèlent leurs ovocytes. Dans d’autres pays, la demande de congélation sociale a même véritablement explosé depuis le début de la pandémie, en Angleterre, par exemple. Le journal britannique The Times parle d’une hausse de près de 50%.

L’essor suisse. En Suisse, les chiffres précis de ces dernières années ne sont pas connus, car il n’y a pas d’obligation de déclaration pour la congélation de ses ovocytes. Et les chiffres existants, à partir de 2020, n'ont pas encore été traités. Cependant, une chose est claire: en Suisse aussi, la tendance est à la hausse. Pour Elisabeth Berger-Menz, spécialiste en gynécologie au Kinderwunschpraxis de Berne, le centre pour la fécondité:

«En Suisse, l'intérêt pour le social freezing a fortement augmenté ces quatre dernières années»

Cette augmentation s'explique notamment par la nouvelle loi fédérale révisée sur la procréation médicalement assistée, datant de 2017. Elle fixe que les ovocytes peuvent être conservés jusqu'à dix ans – auparavant, la loi fixait la limite à cinq années. Le tic-tac implacable de l'horloge biologique peut donc être stoppé deux fois plus longtemps.

Les causes du phénomène. Les statistiques sur les naissances montrent que de nombreuses femmes fondent aujourd'hui une famille plus tard: la proportion de femmes de plus de trente ans qui accouchent pour la première fois est en hausse depuis des années. Entre 1999 et 2012, la proportion de femmes ayant eu leur premier enfant entre 35 et 39 ans a doublé: de 12 à près de 24 %. La proportion de femmes de plus de quarante ans qui accouchent pour la première fois a même triplé, passant de 2 à 6%.

Après 30 ans, les femmes qui optent pour le «social freezing» le font pour les mêmes raisons que Martina Naefs: parce qu’il leur manque un ou une partenaire pour fonder une famille. Des études de Belgique, d’Australie, du Royaume-Uni et des États-Unis convergent sur ce point. De même, la gynécologue Elisabeth Berger-Menz raconte:

«Mes patientes me contactent souvent lorsqu’une relation de couple à long terme se brise. Rarement à cause de leurs de études ou de leur plan de carrière».

A partir de quel âge est-ce utile? Fait important: plus la future mère est âgée, plus les chances de succès de la grossesse et de l’accouchement sont faibles. «Avec l’âge, le nombre d’ovocytes diminue chez les femmes et leur qualité se détériore rapidement – surtout après 35 ans», explique Elisabeth Berger-Menz. Après 35 ans, le risque de troubles chromosomiques pour le foetus augmente, tandis que la probabilité de fécondation et de naissance vivante diminue. Dans le congélateur, ces processus cellulaires liés au vieillissement sont stoppés. La congélation des ovocytes offre une solution à ces problèmes.

Si l’on est en bonne santé physique, la médecine de la reproduction ne voit pourtant aucune raison de subir cette intervention avant 35 ans. Elisabeth Berger-Menz explique:

«Le social freiging est recommandé entre 33 et 38 ans. On peut ensuite faire réimplanter ses ovules entre 43 et 48 ans.»

L’âge maximal pour pratiquer une insémination artificielle est fixé dans son service à 48 ans – Il n’existe pas en Suisse de limite d’âge légale. Ce n’est pas le cas dans la plupart des pays européens, qui pratiquent une limite d’âge pour la fécondation in vitro. En Belgique, par exemple, la limite est fixée à 48 ans, en Tchéquie, à 49 ans, et en Italie à 50 ans.

La Dre Berger-Menz précsie qu’en Suisse non plus, la fécondation in vitro ne peut pas être pratiquée à n’importe quel âge, car le droit de l'enfant s'applique:

«Lorsqu’il y a fécondation in vitro, il faut veiller à ce que la mère et le père puissent accompagner l'enfant jusqu'à sa majorité.»

L'insémination artificielle nécessite en outre un conjoint – la loi suisse l’exige. Le don de sperme est interdit dans cette circonstance. Dans d'autres pays européens, comme l'Espagne, l'insémination artificielle avec don de sperme est toutefois autorisée. La gynécologue de Berne explique:

«Si vous n'avez pas de partenaire, il est possible d’utiliser des ovocytes prélevés en Suisse et voyager à l'étranger avec eux pour qu’ils soient inséminés par un donneur.»

Cependant, le transport prend du temps et rajoute des frais.

Le mode d’emploi. Concrètement, voici comment se déroule le prélèvement:

  • La première étape pour la congélation est un traitement hormonal pour stimuler les ovaires, et favoriser la croissance de plusieurs ovules en cours de maturation. Le traitement empêche une ovulation prématurée. L'ovulation est alors provoquée de manière hormonale avant l’extraction. Au lieu d'un seul ovule, comme dans le cycle normal, plusieurs peuvent alors être expulsés en même temps.

  • L’extraction des ovocytes a lieu sous anesthésie et dure environ dix minutes. Le plus grand nombre possible d’ovocytes est aspiré dans le vagin à l'aide d'une aiguille. Dans le meilleur des cas, entre quinze et trente peuvent être récupérés. En fonction du nombre d’ovocytes, plusieurs cycles de traitement peuvent être nécessaires. En effet, plus le nombre d’ovocytes prélevés est important, plus les chances de grossesse augmentent.

  • Ensuite, les ovocytes extraits sont plongés dans de l’azote liquide et congelés à -196 degrés. C’est ce qu’on appelle la cryoconservation. Une méthode assez nouvelle, la vitrification, a été mise au point au début des années 2000. Cette technologie permet d’améliorer énormément la qualité des ovules congelés, en congelant les ovocytes par un choc si rapide qu'aucun cristal de glace destructeur n’a le temps de se former. Les ovules sont donc moins endommagés. «Aujourd’hui, cette procédure coûte entre quatre mille et six mille francs» précise le Dr. Elisabeth Berger-Menz.

  • Vient enfin la décongélation et l’insémination artificielle. Le «social freezing» est suivi de l’injection du sperme de son partenaire ou d’un donneur: un seul spermatozoïde est introduit dans l'ovule à l'aide d'une pipette.

  • Ces phases suivent en principe les étapes d’une fécondation in-vitro classique, seulement interrompue par une phase de congélation. A l’origine, cette technique a été développée pour les patientes atteintes d’un cancer, afin de leur permettre de devenir mère après une chimiothérapie ou une radiothérapie.

Les risques directs. Pour la gynécologue Elisabeth Berger-Menz, les risques lors de l’extraction des ovocytes sont
minimes, même si, comme lors de chaque opération, il existe un risque de contracter une infection. «Ce risque n'est pas augmenté par rapport à d'autres opérations, bien que nous entrions dans la cavité abdominale depuis le vagin». Des bactéries peuvent ainsi pénétrer dans le corps, et l'ovaire peut se tordre, de même que des saignements ou des problèmes liés à l'anesthésie peuvent survenir. Cependant, la probabilité que cela se produise est inférieure à 1%.

Toutefois, on connait encore peu les conséquences de la cryoconservation sur les ovocytes et les enfants nés d’ovocytes congelés. Jusqu’ici, les taux de malformation chez les bébés nés de cellules congelées ne sont pas plus importants que chez ceux qui ont été conçus de manière naturelle. Mais la quantité de données disponibles est encore assez faible – et les conséquences sur la santé à long terme demandent encore à être examinées plus précisément.

Les risques indirects. Lors d’une fécondation in vitro, plusieurs ovules fécondés sont réintroduits dans l’utérus de la mère. Les cas de grossesses multiples sont donc plus élevés, et les risques de complications liées à une grossesse multiple, pendant la grossesse et jusqu’à l’accouchement, sont plus importants. Cependant, le nombre de grossesses multiples suite à une fécondation in vitro a baissé fortement en Suisse: en 2019, il s’élevait à 6%, alors qu’en 2017, on parlait encore de presque 16%.

Mais même lors d’une grossesse avec un seul foetus, il existe des différences entre une fécondation naturelle ou artificielle. Avec une fécondation in vitro, le risque de pré-éclampsie, de prématurité et de poids de naissance plus faible est plus important. De plus, les bébés éprouvette présentent un risque accru de malformations et de maladies cardiovasculaires par rapport à ceux conçus naturellement.

L’âge de la mère est aussi un facteur de risque. Les femmes qui déposent leurs ovocytes au congélateur s’engagent dans une grossesse à un âge plus avancé. La Dre Elisabeth Berger-Menz poursuit:

«A partir de 35 ans, les risques de complication pendant la grossesse et lors de l’accouchement augmentent de manière exponentielle.»

Ce qui veut dire qu’il est plus probable de souffrir de diabète de grossesse ou de hausse de tension artérielle, ou encore que la naissance ait lieu par césarienne.

L’exemple américain. Le **«**social freezing» est utilisé massivement depuis une bonne dizaine d’années. Aux États-Unis, des entreprises vont même jusqu'à payer leurs employées pour qu’elles mettent leur fertilité en veille. En Suisse, en revanche, les femmes le paient de leur poche. Depuis deux ans toutefois, lorsque les femmes font congeler leurs ovocytes pour des raisons médicales, les compagnies d'assurance maladie suisses couvrent officiellement les coûts.

Les avantages sociaux liés au «social freezing» font polémique: d’un côté, on le décrit comme la contraception du 21ème siècle, la pilule 2.0, car les femmes peuvent enfin décider elles-mêmes quand elles veulent avoir des enfants. Plus de liberté de choix pour plus d’émancipation. Mais des voix critiques se font entendre précisément à ce niveau: car la conservation des ovocytes et les avantages qu’elle procure aux femmes permet aussi de reporter aux calendes le débat sur une meilleure conciliation entre travail et vie de famille.

L’étude à la loupe

L’étude. Social Freezing –Kinderwunsch auf Eis

Le commentaire. La base de données des différentes études sur les risques sanitaires de l'insémination artificielle est encore assez mince. En outre, certaines études sélectionnées aboutissent à des conclusions contradictoires. Ces résultats doivent encore être examinés dans le cadre d'études de plus grande envergure.

La fiabilité. Compilation de méta-analyses et de revues systémiques depuis 2012. Enquête en ligne auprès de 408 femmes sans enfant âgées de 25 à 39 ans. Enquêtes en ligne auprès de huit cliniques de fertilité.

Le type d'étude. Etude de synthèse interdisciplinaire.

Le commanditaire. TA-SWISS.

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