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Quand l'excès de motivation professionnelle mène au burn out

Rester debout tard dans la nuit pour travailler en home office... Est-ce déjà un signe de dépendance au travail? Photo: pexels/Dziana Hasanbekava

Cet article a été initialement publié en allemand par notre partenaire éditorial Higgs.ch

Ne remets jamais à demain ce que tu peux faire aujourd’hui, dit le proverbe. Mais trop s’engager dans son travail a aussi des inconvénients. On parle de «workaholism» lorsque le zèle au travail devient pathologique. Que cela signifie-t-il exactement?

Pourquoi c’est important. Le chemin entre engagement professionnel et dépendance au travail est parfois étroit. Est-ce qu’une personne est dépendante au travail dès qu’elle fait des heures supplémentaires? Il n'y a pas une seule et unique définition, mais les spécialistes s’accordent à parler de dépendance au travail quand la motivation devient maladive.

Il existe plusieurs points communs entre les différentes définitions du «workaholism»:

  • Les personnes concernées se sentent obligés de travailler pour obéir à une pression intérieure.

  • Elles pensent sans arrêt à leur travail, même hors du bureau.

  • Même en l’absence de pression financière et même si leurs supérieurs ne l’exigent pas, elles travaillent beaucoup plus qu’elles ne le doivent.

Engagement ou dépendance? Il existe bien sûr aussi des personnes qui travaillent plus que leurs collègues parce que cela les rend heureuses. La plupart des chercheurs s’entendent sur le fait qu’une forte motivation professionnelle, vécue dans la joie, n’est rien d’autre qu’un fort engagement dans le travail. Les travailleurs très engagés accomplissent beaucoup plus de choses tout simplement parce qu’ils aiment ça.

Au contraire, les bourreaux de travail — ou workaholics — se forcent à travailler dans l’excès, mais n’en retirent aucune joie. Ces deux catégories sont cependant assez perméables. D’après Ute Rademacher, professeure de psychologie de l’économie à l’International School of Management de Hamburg:

«Beaucoup de personnes pensent qu’ils ne sont pas dépendants s’ils aiment leur travail. Mais c’est un mythe. Au début, boire est très agréable pour les alcooliques. C’est seulement au bout d’un certain temps que les conséquences négatives de leur addiction se font sentir.»

Savoir si l’on est concerné. Toutes les personnes qui travaillent trop ou sont stressés sur une période donnée ne sont pas nécessairement accros au travail. Les chercheurs soupçonnent que cela concerne environ 10% de la population active. Des domaines comme le management, l’agriculture ou la communication sont particulièrement exposés.

Mais comment savoir si vous êtes vous-même affecté? Une première étape peut être un test en ligne, même si cela ne remplace pas un diagnostic. Même sans test, on peut aussi observer la façon dont on se sent au quotidien, plutôt que de simplement évaluer son temps de travail, conseille Ute Rademacher. On peut ainsi se demander:

«Est-il fréquent de se sentir bien lorsqu’on ne travaille pas? Est-ce qu’on se sent valorisé et épanoui même lorsqu’on ne fait rien?»

Les causes de la dépendance au travail. Pourquoi est-ce que certaines personnes tombent dans cette dépendance? Les experts s’accordent à dire que les raisons, comme pour les autres conduites addictives, sont la combinaison de plusieurs facteurs. Par exemple, une mauvaise estime de soi, un trouble obsessionnel compulsif ou encore, une enfance difficile.

L’environnement peut aussi favoriser cette dépendance. Entre autres, l’attitude des parents, des collègues ou des supérieurs, qui est observée de près et imitée par les personnes dépendantes au travail. Elles peuvent aussi se sentir poussées au travail par un système de primes en place dans leur entreprise. Mais le problème de ces théories sur l’origine de la dépendance au travail reste que leur niveau de preuve reste pour l’instant assez faible.

Le travail à domicile pendant la crise Covid-19. Le travail à domicile pendant la pandémie a-t-il fait basculer les gens dans la dépendance au travail? Cela reste encore à prouver. Voici ce que peut en dire Ute Rademacher:

«Quiconque considère comme important de vivre une vie saine et équilibrée et quiconque sait poser des limites claires devrait pouvoir le faire aussi en télétravail.»

Elle recommande: «Vous ne devriez pas regarder vos mails en pyjama, mais d’abord prendre tranquillement votre petit-déjeuner, peut-être faire un peu de sport matinal et seulement ensuite, vous installer derrière votre ordinateur.»

Mais pour qui avait déjà des problèmes pour poser des limites avant le télétravail, les difficultés à la maison seront évidement amplifiées.

«Au bureau, des collègues pouvaient au moins proposer une pause midi ensemble. À la maison, cela ne va pas se produire, et on prend vite l’abitude de manger un sandwich en vitesse derrière son ordinateur ».

Et si, au bureau, on travaille tard le soir, cela se remarque, ce qui n’est pas le cas à la maison.

Les conséquences. Burn-out, insomnie, hausse de la pression artérielle… la dépendance au travail peut avoir des conséquences terribles, y compris pour l’entourage. Les accros au travail rapportent des relations tendues avec leurs enfants, voire des relations de couple brisées.

Ce phénomène ne profite pas non plus aux employeurs. «A long terme, les bourreaux de travail sont moins performants, car ils manquent de repos», expose Ute Rademacher avant d’ajouter:

«Lorsqu’on est soumis à du stress à long terme, la probabilité de commettre des erreurs augmente, et cela chez tout être humain. On oublie un rendez-vous, ou bien on passe à côté de l’essentiel… Les bourreaux de travail n’ont souvent pas le sens de l’équipe, parce qu’ils pensent, pour bien faire, tout devoir faire eux-mêmes.»

Comment résoudre le problème? Qui veut guérir de l’alcoolisme doit arrêter de boire. Avec la dépendance au travail, les choses sont plus compliquées, car arrêter de travail est impossible pour la plupart d’entre nous. Il nous faut gagner de l’argent pour vivre. «Les addicts au travail doivent trouver un moyen de travailler différemment», conseille Ute Rademacher.

Cependant, s’il est impossible de déconnecter même pour quelques heures, il sera difficile de s’en sortir seul. Ute Rademacher recommande alors de chercher de l’aide auprès d’un professionnel. Un coaching ou une psychothérapie, qui traitent aussi les causes de la dépendance, peuvent être une solution. Elle précise:

«Les personnes concernées pourront ainsi découvrir pourquoi elle ne se sentent valorisées que lorsqu’elles ont quelque chose à faire. Dans leur famille, comment était abordée, par exemple, la question de la performance?»

D’après elle, les groupes de parole peuvent également aider les personnes touchées à se soutenir mutuellement et à apporter les changements nécessaires dans leur quotidien.

Les proverbes qui encensent le zèle au travail n’ont donc pas toujours raison. Mieux vaut parfois rester dans la ligne de Mark Twain, qui écrivait: «Ne repousse pas au lendemain ce que tu peux tout aussi bien repousser au surlendemain.»

L’étude à la loupe

L’étude. The Relationships between Workaholism and Symptoms of Psychiatric Disorders: A Large-Scale Cross-Sectional Study

Le commentaire. L'étude présente certaines limites. On ne sait pas si les symptômes psychiatriques tels que les troubles anxieux ou la dépression favorisent effectivement la dépendance au travail, - ou si les sujets n'ont développé ces symptômes qu'ensuite. De plus, les données sont basées uniquement sur les autoévaluations des participants.

La fiabilité. Enquête en ligne évaluée par des pairs, portant sur 16’426 sujets.

Le type d’étude. Etude observationnelle.

Le financement. Non précisé.

Traduit et adapté de l’allemand par Dorothée Fraleux et Sarah Sermondadaz