Pourquoi autoriser des produits contenant 250’000 fois plus de sels d’aluminium que l’eau?

Stefano Mandriota et André-Pascal Sappino

Le 11 janvier, la Commission de la science du Conseil des Etats a refusé d’interdir les sels d’aluminium dans les cosmétiques et les déodorants en Suisse. Raison d’un tel refus: le manque supposé de preuves scientifiques établissant un lien entre sels d’aluminium et cancer du sein. Les preuves existent pourtant comme l’expliquent le biologiste Stefano Mandriota et l'oncologue André-Pascal Sappino, de la Fondation des Grangettes à Genève.

La dangerosité des sels d’aluminium en tant que substances potentiellement impliquées dans la survenue du cancer du sein a été mise en évidence par nos publications scientifiques (on peut les lire ici, ici, ici et encore ici) ces dernières années. Elle a également donné lieu à plusieurs initiatives parlementaires – en Suisse et en France – demandant l’interdiction de ces substances dans les produits cosmétiques dont les antitranspirants et les crèmes solaires, au vu de leur contenu particulièrement élevé en sels d’aluminium.

Une concentration 250’000 fois supérieure à celle permise dans l’eau

En moyenne, les antitranspirants contiennent une concentration d’aluminium 250'000 fois supérieure à celle admise dans l’eau potable en Europe. La dernière réponse en date du Conseil fédéral à une interpellation de Valentine Python sur le sujet se décline de la manière suivante: «Les résultats de ces études … confirment les observations expérimentales précédentes: elles montrent à nouveau un potentiel génotoxique et des propriétés cancérigènes de l'aluminium. Elles n'ont toutefois pas été réalisées dans le respect des directives scientifiques reconnues pour l'évaluation des cosmétiques».

Plus loin dans le même texte on peut lire: «Les cosmétiques sont essentiellement utilisés par voie cutanée et la pénétration de l'aluminium à travers la peau est très faible. Le CSSC (Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs de l’Union européenne, ndrl.) arrive à la conclusion que l'utilisation quotidienne de produits cosmétiques contenant de l'aluminium ne fait pas augmenter de manière significative l'exposition systémique des consommatrices et des consommateurs en comparaison des autres sources d'aluminium (p.ex. l'alimentation)».

L’absence de transparence

Il est de notre devoir de porter à l’attention du public que nous avons affaire ici, de la part de nos autorités sanitaires, à deux poids, deux mesures. C’est-à-dire que l’étude principale citée pour contrer la validité de nos travaux de recherche, financée par l’industrie et dénommée TNO 2019, n’a pas été légitimée par le processus de publication scientifique reconnu par la communauté scientifique internationale, et est de toute évidence peu pertinente.

En effet, contrairement à nos études scientifiques qui doivent détailler, d’une part, toutes les procédures utilisées et les résultats obtenus, et de l’autre, les éventuels conflits d’intérêt des auteurs, et qui, pour pouvoir être publiées, doivent être approuvées dans le processus de peer reviewing (évaluation anonyme par des pairs, ndlr.), l’étude TNO 2019, financée par Cosmetics Europe – l'association professionnelle européenne de l'industrie des cosmétiques et des soins personnels – n’a pas été rendue publique!

Elle se limite à fournir un résumé par l’intermédiaire de la Commission européenne et du bureau d’évaluation des risques chimiques du gouvernement allemand (BfR).

Pourtant, pouvoir accéder à cette étude est légitime et nécessaire. Ne serait-ce que pour pouvoir vérifier la déclaration des éventuels conflits d’intérêt de ses auteurs et des différents experts impliqués dans son évaluation.

L’aluminium, métal dépourvu de tout rôle physiologique connu mais pourvu de propriétés chimiques et physiques très attrayantes pour l’industrie, avoisine une production mondiale annuelle de 70 millions de tonnes et il serait difficile de croire que son énorme importance financière ne pèse pas dans les décisions politiques prises à son égard.

De fait, le résumé de cette étude, disponible à travers les rapports du CSSC et du BfR, est suffisant pour conclure qu’elle ne permet clairement pas d’affirmer que l’aluminium absorbé à travers la peau contribue très peu ou pas à son accumulation dans notre organisme. Parmi ses nombreuses limitations, cette étude se base sur une application ponctuelle d’aluminium sur la peau de l’aisselle de quelques volontaires (six!), alors que l’application quotidienne d’antitranspirants se fait à longueur de vie dans des populations très vastes et diversifiées. En outre, la quantité d’aluminium ayant traversé la peau y est extrapolée en mesurant celle retrouvée dans les urines, et non pas celle effectivement présente dans les organes internes, qui reste inconnue car non mesurée, ce que d’ailleurs le CSSC reconnaît dans son rapport.

Appliquer le principe de précaution

Plusieurs publications scientifiques indépendantes et récentes montrent que les glandes mammaires de femmes vivant dans les pays industrialisés contiennent des quantités d’aluminium relativement importantes. Il s’agit de quantités similaires à celles qui, dans nos expériences publiées, provoquent dans les cellules mammaires l’instabilité chromosomique connue pour être à l’origine du cancer.

En respectant l’éthique scientifique, fondée aussi sur des valeurs comme la transparence, il y a donc plus d’arguments en faveur d’une interdiction des sels d’aluminium dans les produits cosmétiques, si l’on souhaite appliquer le principe de précaution ce qui à notre avis, dans ce cas, s’impose.