«On a un système de santé qui ne parle que de maladie», alors comment penser la santé de demain?

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Du 14 au 17 novembre, Heidi.news est présent au Salon suisse de la santé, organisé cette année à Martigny, en Valais.

Comment passer d’un système centré sur la maladie à une conception plus ouverte et moderne de la santé? C’était la question centrale d’une conférence organisée vendredi 15 novembre à l’occasion du Salon valaisan de la santé, à Martigny. Une douzaine d’intervenants – professionnels de santé, patients, industriels – ont échangé sur le futur de la santé en Suisse, et la meilleure façon d’engager les révolutions que chacun appelle de ses vœux.

Pourquoi c’est d’actualité. Peu lisible, coûteux et mauvais en prévention. Les Suisses se retrouvent de moins en moins dans leur système de santé, pourtant réputé parmi les meilleurs au monde. Beaucoup appellent à laisser tomber le modèle maladie-diagnostic-traitement, développé dans un contexte de maladies aiguës, pour une conception de la santé plus adaptée aux maladies chroniques et aux enjeux actuels. Car la santé d’une population dépasse de très loin l’enjeu des seuls soins médicaux.

L’enjeu des débats. Changer, oui, mais pour quoi? C’était la question posée aux conférenciers, invités à débattre autour de trois tables rondes:

  • Comment faire tomber la frontière entre maladie et santé?

  • La révolution de l’accompagnement en santé: le monitoring, partout et en tout temps!

  • Transformer le système de santé: chaîne de valeur, nouveaux acteurs, technologies, financement, incitatifs…

Sébastien Mabillard de la Fondation pour l’innovation en Valais, a planté le débat autour de la salutogenèse. Le concept, développé par le sociologue médical Aaron Antonovosky, vise à s’intéresser moins à la maladie qu’à la santé et aux moyens de la favoriser. Une approche en ligne avec le mouvement de promotion de la santé, né avec la charte d’Ottawa en 1986 et porté par l’OMS.

Une autre idée a servi de fil rouge aux débatteurs:

  • Environ 20% de la santé d’une population est liée à la qualité du système de soins,

  • les 80% restants sont liés à des facteurs personnels, sociaux, économiques et environnementaux sur lesquels les soins ont peu de prise.

Mais paradoxalement, les soins représentent l’essentiel des dépenses de santé, loin devant la prévention et la promotion de la santé.

Faire tomber la frontière entre maladie et santé. C’était l’enjeu de la première table ronde. Jean-Bernard Moix, directeur de Promotion Santé Valais.

«On parle de système de santé, mais pour l’instant on a un surtout un système de maladie.»

Un constat partagé par tous, dont le Dr Nicolas Senn. Le médecin-chef du département de médecine de famille d’Unisanté (Lausanne) milite pour une «révolution copernicienne» en médecine:

«Il faut miser sur les ressources de la personne, avec une vrai promotion de la santé et une éducation.»

Nicolas Senn a cité un cabinet dans une banlieue défavorisée de Bruxelles, où «le gens ne viennent pas prendre des médicaments mais des cours de théâtre». Un exemple de médecine où le praticien ne se contente pas de répondre aux demandes individuelle de soins, mais instaurerait des moments plus «profanes».

Pour Yannis Papadaniel, responsable santé de la Fédération romande des consommateurs, il convient de travailler à combler le fossé entre experts et usagers, au profit des seconds. Exemple: l’application FRC Cosmétiques, qui permet aux consommateurs de se renseigner sur les risques des produits qu’ils achètent.

Jean-Bernard Moix a quant à lui rappelé que 90% du budget suisse de la santé passe dans les soins, contre 2,7% dans la promotion de la santé.

Le débat a vite achoppé sur les questions de politique et de financement. Nicolas Senn a ouvert le bal pour critiquer l’immobilisme ambiant:

«Il n’y a pas de réelle vision politique de la santé en Suisse. On fait quelques changements cosmétiques sur Tarmed, mais on ne change pas vraiment le problème et on reste focalisés sur les intérêts particuliers.»

Yannis Papadaniel (FRC):

«On est toujours surpris de voir que santésuisse et curafutura se financent en ponctionnant un petit montant sur les primes, qui leur permet d’être assez efficace. Le pendant n’existe pas pour les patients.»

Monitorer le patient où qu’il soit. Le monitoring du patient dans sa vie de tous les jours, et le recueil de données de santé, étaient au centre de la deuxième table ronde.

Bernard Vrijens, CEO d’Aardex, une entreprise spécialisée dans les solutions pour améliorer l’observance thérapeutique (piluliers connectés, par exemple). Pour lui, le monitoring est une voie d’avenir, à développer avec précaution:

«On voit une explosion de sites internet et de monitoring devices peu contrôlés, qui peuvent amener plus de bruit que de valeur. Il y a un besoin de légiférer sur ces données.»

Patrick Schoettker, professeur d’anesthésiologie au CHUV, a lancé une application mobile de surveillance de l’hypertension artérielle baptisée Biospectal. Le self-tracking est porteur d’espoir pour lui:

«Dans le sport et les loisirs, il y a une envie et une tendance à partager et à se comparer. Pourquoi la santé ne pourrait pas bénéficier de cette envie?»

Idriss Guessous, médecin-chef du service de médecine de premier recours aux HUG, a évoqué les initiatives de son hôpital en épidémiologie populationnelle. Pour lui, le monitoring et la surveillance de données de santé sont une évidence:

«Même avec les meilleurs soins, nous n’avons d’impact qu’a hauteur de 20% sur votre état de santé. Le reste c’est où vous habitez, qui vous avez autour de vous, à quelle information avez accès...»

Le Dr Guessous verrait bien les assureurs céder leur place d’intermédiaire dans le système de santé, au profit d’un modèle où l’hôpital jouerait le rôle d’acteur central de la santé populationnelle. Tout en reconnaissant:

«Le défi majeur, c’est de faire comprendre à nos collègues de ville que nous ne sommes pas une menace, mais que nous pouvons être là quand ils ne la sont pas.»

Le monitoring est un vrai enjeu pour les médecins de ville, a reconnu Dominique Germann, directeur du CMS de Sierre, en charge de l'aide et des soins à domicile du district:

«Il faut que les personnels de santé s’intéressent au monitoring avec un regard critique, et là on manque de sensibilisation et de formation.»

Transformer le système de santé. Ce questionnement transverse à l’ensemble des intervenants a fait l’objet de la troisième et dernière table ronde. Le Dr Monique Lehky-Hagen, présidente de la Société médicale du Valais (SMV):

«Si on veut résumer le problème de notre système de santé, je dirais que nous avons réussi à perfectionner l’art de la patate chaude. Nous sommes devenus des experts pour expliquer aux autres ce qu’ils devraient faire plutôt que de le faire nous-mêmes.»

Si le diagnostic fait consensus, les solutions sont loin de s’imposer. Quelques pistes évoquées au fil des discussions:

  • Accorder plus d’espace politique aux patients et fédérer les nombreuses associations d’usagers, pour Joy Demeulemeester, de la Fédération suisse des patients (FSP).

  • Réduire la consommation et la prescription inutile de médicaments via une approche «less-is-more», pour Monique Lehky Hagen (SMV).

  • Valoriser les temps d’écoute et de discussion entre le médecin et le patient, pour la SMV comme la FSP.

  • Mieux contrôler le prix des médicaments, notamment des génériques «deux fois plus chers en Suisse qu’à l’international», pour Bretrand Ducrey, CEO du laboratoire Debiopharm, qui prône aussi une «déconsommation» de soins.

Une forme de lassitude générale se fait jour sur les blocages du système de santé, partagée par la plupart des débatteurs. Pascal Rubin, directeur général de l’hôpital Riviera Chablais:

«Je ne crois pas à une réduction des coûts dans dix à quinze ans. Aucun des acteurs n’y a intérêt. Seule une gouvernance plus contraignante permettrait une évolution.»

Faut-il une dose d’autoritarisme pour faire évoluer le système? L’idée suscite une des rares oppositions frontales du débat. Monique Lehky Hagen:

«Ce serait une erreur de transformer tout le système de santé en système hiérarchique, il faut prendre le temps.»

Le signe, sans doute, que les convergences restent difficiles à trouver et qu’il faudra du temps avant de voir les acteurs de la santé s’accorder sur des transformations de fond. Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, a d’ailleurs souhaité conclure les échanges sur un mode interrogatif:

«Finalement, on est d’accord sur les objectifs: plus de prévention et moins de maladie. Mais comment transforme-t-on complètement la maison santé tout en continuant à habiter dedans ?