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«Nul ne peut affirmer que nous n’aurons pas à reconfiner bientôt nos sociétés»

Antoine Flahault

Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale et professeur ordinaire à la faculté de médecine de l’Université de Genève, fait le point sur l'évolution de l'épidémie de Covid en Europe et sur un aspect capital pour envisager l'hiver plus sereinement: il y a trop de contaminations évitables par une ventilation adaptée des locaux fermés.

L’Europe redevient l’épicentre de cette pandémie qui dure depuis près de deux ans. On a l’impression que nos dirigeants politiques, mais aussi la population, ne tirent pas toutes les leçons de ce passé récent qui pourraient être utiles aujourd’hui. Nous ne capitalisons pas assez à partir des expériences des autres pays qui réussissent mieux sur certains aspects, nous ne semblons pas tenir suffisamment compte des connaissances lorsqu’elles évoluent, ni des innovations prometteuses lorsqu’elles sont validées.

Nous abordons en Europe une nouvelle saison froide dans une situation de vulnérabilité considérable et nul ne peut affirmer que nous n’aurons pas à reconfiner bientôt nos sociétés et nos économies pour éviter à nouveau la saturation de nos hôpitaux, avec un coût à attendre exorbitant, sanitaire, mais aussi social et économique. Les signaux sont déjà alarmants en Autriche, en Bavière, en Saxe et aux Pays-Bas, nos tout proches voisins européens, malgré la disponibilité et l’accès de vaccins, la poursuite de gestes barrières, et en dépit de deux années d’accumulation inédite de connaissances scientifiques sur le sujet.

Nos gouvernants sont responsables devant leur peuple et devant l’histoire de conduire des politiques permettant à coût raisonnable de réduire au maximum les risques sanitaires, sociaux et économiques de cette pandémie.

Mettent-ils réellement tout en œuvre pour limiter un éventuel désastre à venir?

L’épidémiologie théorique guide l’action publique depuis le début de cette pandémie, notamment à travers le suivi du taux de reproduction effectif (Re). Pour reprendre le contrôle sur la pandémie, il convient de faire baisser R au-dessous de la valeur 1. R est par ailleurs le produit de trois paramètres:

  1. la probabilité de transmission,

  2. les interactions sociales et

  3. l’intervalle de génération (c’est-à-dire le délai entre la survenue de deux cas, on peut simplifier en l’assimilant à la durée de la période infectieuse).

On va donc s’atteler à faire baisser ces trois paramètres. Ainsi, on encourage les gestes barrières et les vaccins parce qu’ils réduisent la probabilité de transmission du coronavirus. On instaure aussi des mesures de confinement parce qu’ils réduisent les contacts entre les personnes. Ces mesures incluent d’ailleurs l’usage étendu du passe sanitaire et des passeports vaccinaux qui confine les non-vaccinés.

La recherche et le développement pharmaceutique et clinique contribuent également à la riposte contre la pandémie

Si l’on peut évidemment regretter que les vaccins limitent incomplètement la transmission du coronavirus, ils restent cependant très efficaces à près de 90% contre les formes sévères du Covid-19, y compris liées au variant Delta et semble-t-il même après six mois chez les moins de 65 ans (après 65 ans, la protection semble renforcée par une troisième dose).

Néanmoins, le recours aux seuls vaccins, même avec une couverture vaccinale très élevée, supérieure à 70% de la population, ne permet pas d’éviter de très fortes vagues de Covid-19. Le pourcentage résiduel d’inefficacité vaccinale associé au pourcentage de personnes à risque non vaccinées peuvent conduire à de nombreuses complications menant à l’hospitalisation voire au décès, avec un risque non négligeable de saturation des hôpitaux.

Les nouveaux traitements contre Covid-19 représentent un atout complémentaire aux vaccins qu’il va falloir rapidement positionner dans la riposte contre la pandémie. Les traitements antiviraux comme le Molnupiravir et les anticorps monoclonaux à propriété antivirale (comme le Ronapreve et le Regdanvimab) doivent être administrés dès les premiers jours après l’infection pour espérer leur efficacité. Faut-il les réserver aux seules personnes à haut risque de complications et contaminés par le virus ou en étendre leur utilisation à toutes les personnes de plus de 50 ans diagnostiquées positives avec le virus, qu’elles soient vaccinées ou non? Il va falloir rapidement trancher cette question.

Un troisième groupe de médicaments aux propriétés anti-inflammatoires comme le tocilizumab et la dexamethasone visent à réduire le risque de décès en cas de formes sévères de la maladie, ils sont donc d’usage strictement hospitalier. Si ces médicaments permettent de changer le pronostic et d’éviter que le Covid-19 conduise les patients à l’hôpital ou au décès, alors tout doit être mis en œuvre pour que leur accès soit facilité et leur coût rendu abordable.

La recherche environnementale est aussi très précieuse dans la gestion de cette pandémie

Celle portant sur les aérosols en particulier a fait faire des progrès considérables dans la compréhension des modes de transmission du coronavirus. On sait aujourd’hui que tous les virus respiratoires (donc le coronavirus) sont transmissibles quasi-exclusivement par voie aérosol. Qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas le virus lui-même, de la taille de quelques nanomètres, qui s’aérosolise et heureusement car sinon on serait très démunis pour s’en protéger. Le virus a besoin pour survivre à l’extérieur du corps humain d’être inclus dans les micro-gouttelettes produites par notre respiration ou dans les postillons que nous émettons lorsque nous parlons, chantons, toussons ou éternuons.

Ces gouttelettes, lorsqu’elles ne dépassent pas 100 microns, peuvent flotter dans l’air, de quelques minutes à plusieurs heures lorsqu’elles font moins de 5 microns. Au-delà de 100 microns, on parlera alors de postillons, et ils retombent en quelques secondes sur le sol dans un rayon de un à deux mètres, à moins de rencontrer une surface voire des narines, une bouche ou des conjonctives oculaires sur leur trajectoire. Les postillons peuvent théoriquement nous contaminer de la sorte, bien que très peu de cas aient été documentés ainsi depuis le début de la pandémie. Les surfaces peuvent certes receler des particules virales, mais la littérature scientifique ne rapporte pratiquement pas de cas par ce type de contaminations. Des histoires de contaminations anecdotiques par les surfaces ou les mains ont trop souvent focalisé l’attention depuis le début de la pandémie, alors que la désinfection des surfaces est cotée très bas dans l’échelle d’efficacité des mesures préventives.

En revanche, là où le bât blesse, c’est dans l’absence de prise en compte de la voie majeure de contamination par les micro-gouttelettes qui s’aérosolisent et flottent dans l’air intérieur pendant plusieurs heures dans les milieux clos insuffisamment ventilés. Il y a pourtant de multiples travaux, dont certains remontent avant la pandémie, comme celui publié par une équipe taïwanaise en décembre 2019, qui montrait comment l’amélioration de la ventilation d’une université avait pu enrayer une épidémie de tuberculose, due au Bacille de Koch, un autre agent microbien qui se transmet également par aérosol.

Les chercheurs ont fourni des seuils opérationnels qu’il conviendrait de considérer pour la gestion de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’ils étaient venus conduire leur investigation sur le campus taïwanais, ils avaient enregistré des concentrations de CO2 supérieures à 3200 ppm. Cet air vicié, dans des auditoires ou des salles de classes bondées de hautes écoles, où étudiants et enseignants passaient plusieurs heures, était particulièrement propice à la contamination. Ils ont montré qu’en améliorant la qualité de l’air des auditoires par une concentration de CO2 maintenue au-dessous de 1000 ppm, il y avait une très forte réduction du risque de transmission, et même qu’au-dessous de 600 ppm, il n’y avait plus de risque de contaminations.

La ventilation efficace des locaux consiste-t-elle à ouvrir les fenêtres deux ou trois fois par heure?

Personne ne sait très bien évaluer la qualité de l’air intérieur sans mesure du CO2 comme l’ont fait les chercheurs taïwanais dans l’exemple ci-dessus. Par ailleurs, les conditions atmosphériques peuvent limiter l’aptitude à ouvrir les fenêtres, notamment l’hiver dans nos contrées. Il conviendrait donc d’abord de monitorer systématiquement et de façon continue la concentration de CO2 dans l’air intérieur des locaux recevant du public et où l’on passe plusieurs heures.

Il faudrait alors interdire l’accès du public aux locaux ne disposant pas de purificateurs d’air, lorsque les concentrations de CO2 dépassent un certain seuil (par exemple au-delà de 800 ou 1000 ppm). On peut équiper de purificateurs d’air les locaux insuffisamment ventilables. Ces purificateurs d’air doivent alors être munis de filtres HEPA (c’est un acronyme qui signifie qu’ils filtrent les particules fines de l’air et donc débarrassent la pièce des micro-gouttelettes aérosolisées et potentiellement infectées par le coronavirus). Ces appareils ne sont pas des climatiseurs: il existe sur le marché des purificateurs d’air à faible coût équipés de filtre HEPA. Ils doivent avoir une faible consommation énergétique et donc une faible empreinte carbone. Deux ingénieurs de l’université de Californie ont récemment proposé une méthode pour fabriquer soi-même la CorsiRosenthal Box, et des vidéos circulent sur YouTube à ce sujet. Il convient de changer les filtres HEPA de ces purificateurs tous les six mois:

Il y a trop de contaminations aujourd’hui qui seraient pourtant évitables par une ventilation adaptée des locaux fermés, associée au port correct du masque en milieu intérieur et à la couverture vaccinale la plus élevée possible. Si les recommandations visant les masques et les vaccins sont sur la bonne trajectoire, il convient désormais de sécuriser d’urgence tous les locaux recevant du public et ayant montré qu’ils représentaient des hauts-lieux de contaminations au Sars-CoV-2. Il faut pour cela édicter des normes contraignantes de ventilation monitorées pour tous les locaux recevant du public, incluant les transports publics. Il faut aussi diriger toute la communication de promotion de la santé sur la voie de la transmission par aérosol.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.