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Non, les vaccins ne sont pas inutiles contre la transmission de Delta

Yvan Pandelé

De récentes données américaines suggèrent que les vaccins sont moins efficaces contre la transmission du variant Delta. Mais cette hypothèse mérite qu'on s'y arrête, pour éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain. Parce que, pour qu'il y ait transmission, il faut qu'il y ait infection.

Un vent de panique souffle d’Amérique. La semaine dernière, la décision des Center for Disease Control (CDC) américains de conseiller le port du masque aux vaccinés a lancé les hostilités. «Il faut reconnaître qu’on a changé de guerre», indique un document interne dévoilé par le Washington Post.

La chambre d’écho médiatique est une lessiveuse. Une information complexe et nuancée a tôt fait de se transformer en narratif simple mais faux. En Suisse comme ailleurs, une idée est en train de faire florès: les vaccins ne protégeraient pas du tout contre la transmission du variant Delta.

Nous avons déjà reçu des témoignages en ce sens, qui se laissent résumer ainsi: «Ces fichus vaccins ARN ne protègent pas contre la transmission du virus, les grands-parents sont vaccinés, je suis encore jeune et plutôt en forme. Donc merci bien, pas de vaccin pour moi, d’ailleurs on manque de recul.»

Tout cela repose sur une surinterprétation.

Ce que disent les CDC américains est plus subtil: avec le variant Delta, les vaccins protègent sans doute moins contre la transmission qu’avec les précédents variants. L’agence entend donc en tenir compte dans sa stratégie de santé publique — ainsi que dans sa communication.

Mais loin de jeter le vaccin à la poubelle, l’agence de santé publique américaine envisage au contraire de rendre la vaccination obligatoire chez les professionnels de santé. C’est donc que ceux-ci ont bien une utilité contre la transmission. Et voici pourquoi.

Bamboche au cap Cod. Le principal argument à l’appui des craintes des CDC résulte d’une étude épidémiologique menée dans le comté de Barnstable, près de Boston. C’est là, sur la presqu’île du cap Cod, qu’a été rapporté début juillet un grand foyer épidémique de plus de 800 cas Covid-19. Beaucoup de touristes étaient venus profiter des festivités du 4 juillet au bord de l’océan.

L’étude des CDC s’en tient à 469 cas identifiés à l’époque, dont les trois-quarts (74%) se sont produits chez des personnes vaccinées. Ce taux peut étonner mais il n’est pas très remarquable: plus de 70% des résidents du Massachussetts avaient reçu au moins une dose de vaccin à l’époque, et les noceurs vaccinés n’ont pas dû s’embarrasser de précautions.

C’est un autre point que les CDC mettent en avant: les analyses PCR ont révélé des charges virales élevées dans le nez et la bouche des personnes vaccinées infectées. A peu près analogues à celles relevées chez les personnes non vaccinées, ce qui contraste avec les précédents variants.

Or, la quantité de virus dans les voies respiratoires est un des principaux facteurs de transmission par voie aérosol. Les CDC soupçonnent ainsi que les personnes infectées malgré le vaccin sont susceptibles de transmettre le variant Delta assez facilement. Autant, peut-être, que les personnes non vaccinées.

A ce stade, c’est encore une simple hypothèse. Seules les données épidémiologiques et la modélisation pourront venir la confirmer.

Trois fois moins de risque. Supposons que cette hypothèse d’un potentiel de transmission équivalent chez les infectés vaccinés et non vaccinés soit juste. Est-ce à dire que dans l’absolu, les non-vaccinés transmettent autant le virus que les vaccinés?

Absolument pas. La raison est toute simple: pour transmettre le virus, encore faut-il l’avoir attrapé. Or, les infections post-vaccinales («breakthrough infection» en anglais), rarissimes avec le variant Alpha, restent peu fréquentes avec Delta.

Toujours d’après les CDC, qui se fondent sur des données épidémiologiques récentes non publiées en EMS, la vaccination réduit par trois le risque d’infection par le variant Delta. Le risque de transmettre le virus est ainsi divisé d’autant.

Les Britanniques viennent de dévoiler les derniers résultats de leur enquête REACT-1, une vaste étude qui corrobore ces estimations sur 98'000 volontaires. Elle conclut aussi que les personnes vaccinées sont trois fois moins à risque d’être infectées par Covid. Et ce alors que le Royaume-Uni a surtout employé le vaccin d’AstraZeneca, moins efficace que ceux utilisés en Suisse.

La vaccination diminue donc dans tous les cas la transmission du variant Delta de façon substantielle, même si l’effet n’est pas aussi marqué qu’on le souhaiterait.

Un dernier mot. Début mai, les CDC avaient renoncé au masque obligatoire pour les vaccinés. Le risque de transmission chez les vaccinés a conduit l’agence à revenir sur cette décision, ce qui a suscité un grand émoi aux Etats-Unis. Un peu comme si les Américains étaient en train de faire le deuil d’un contrôle de l’épidémie par la seule vaccination.

Il n’est pas interdit d’être plus mesuré de ce côté de l’Atlantique. Il était déjà plausible que le virus continuerait à circuler malgré les vaccins, car le seuil d’immunité collective de 80-90% n’est pas atteignable au vu du niveau d’adhésion de la population. Sars-CoV-2 est parti pour infecter la plupart des non-vaccinés.

A titre individuel, il n’est donc plus possible de miser sur la vaccination d’autrui pour espérer être protégé contre Covid-19. Chacun est amené à choisir entre le vaccin ou – à plus ou moins brève échéance – le virus. Loin de compliquer les choses, cette évolution les simplifie plutôt.

Vous voulez éviter d’attraper la maladie? Vaccinez-vous, c’est le meilleur calcul. Vous souhaitez éviter de transmettre le virus autour de vous? Vaccinez-vous et portez un masque, c’est plus prudent.

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