| | Idées

Masques, l’altruisme obligatoire

Paul Ackermann

C’est une de ces conversations sur les réseaux sociaux qui résume, en quelques mots, tout un dilemme de société. Deux lectrices de Heidi.news parlaient l’autre jour sur Facebook du masque dans les transports publics. «Il devrait être obligatoire, prudence svp!», lance la première. «Il vous protège de quoi exactement?», demande la seconde. «Je protège les autres», répond la première.

Ce lundi, de toute façon, on n’aura plus le choix: le masque sera finalement obligatoire dans les transports publics suisses et dans de nombreux commerces. Face à la hausse de nouveaux cas, le Conseil fédéral a été contraint de suivre les recommandations de sa task force scientifique.

Mais comment en est-on arrivé là?

Depuis des semaines, à table, sur Internet ou dans les médias (on ne peut plus vraiment dire à la machine à café), parmi les sujets de débat les plus populaires (juste derrière les frasques du Dr Raoult), il y avait cette question. Faut-il porter le masque? Décryptages, analyses, tribunes, fact-checking, tutoriels… tous les formats journalistiques y sont passés. Et la réponse était toujours la même: oui! C’est, avec la distanciation physique et le lavage de mains, parmi les mesures les plus efficaces pour freiner l’épidémie. Or la plupart du temps, un aspect fondamental n’était pas abordé (ou comme chat sur braise): est-ce que le masque me protège moi-même ou est-ce pour les autres?

Et là, c’est le drame. On ne sait pas trop. Ou plutôt on le sait mais on ne le dit pas trop fort: c’est pour les autres. Et pourtant le masque ne sera massivement porté que si ses porteurs croient ainsi se protéger. Et comme personne n’est dupe, les porteurs de masque, dans chaque bus, dans chaque wagon, se sont finalement comptés sur les doigts d’une main.

Si l’altruisme était largement répandu, ça se saurait. Dans cette période de crise extrême, l’individualisme nous a poussé à protéger avant tout nous-mêmes et nos proches, l’Etat et les politiques s’occupant du reste. On veut bien applaudir les soignants chaque soir aux fenêtres, mais il ne faut pas nous en demander beaucoup plus alors que notre emploi et nos vacances à la plage sont menacés. Si, en tant que société, nous estimons qu’il faut tout faire pour stopper l’épidémie, il n’y a qu’une solution: confier encore une fois la responsabilité à l’Etat et aux politiques et rendre cet altruisme obligatoire.

Pour Nadja Eggert, directrice du Centre interdisciplinaire de recherche en éthique (CIRE) à l'Université de Lausanne, «l'individualisme est tellement ancré qu'on ne voit plus qu'en portant un masque, on ne se sacrifie pas, car si tout le monde le fait, c'est efficace, et donc quand on le fait, on le fait aussi indirectement pour soi-même. La responsabilité individuelle a remplacé la responsabilité collective de tous vis-à-vis de tous, c'est un signe de la perte du sens du commun. Le coronavirus nous a pourtant bien prouvé que nous vivions en réseau, que nous sommes interdépendants.»

Nous atteignons effectivement ici les limites de cet esprit de responsabilité typiquement suisse que louait Antonio Hodgers dans sa tribune pour Heidi.news sur le confinement en réponse aux critiques de laxisme d’un sénateur savoyard. Une autre anecdote l’illustre bien: celle que je vis chaque semaine en prenant le TGV pour venir travailler de Paris à Genève. A l’aube, je sors de chez moi, je marche jusqu’à la station de métro et là, je mets mon masque. Obligatoire dans les transports publics et les gares, je ne l’enlèverai plus avant d’arriver à Cornavin. Si j’ôte discrètement une attache car j’ai du mal à respirer au bout de plusieurs heures, un contrôleur vient vite me rappeler la règle. Et la liste des amendes dans les hauts-parleurs m’ont de toute façon calmé, dès la Gare de Lyon.

A la sortie du train, je me retrouvais jusqu’ici dans un autre monde, exotique pour un Parisien. En Suisse, le masque était une exception. A l’arrivée d’un TGV à Cornavin, le spectacle était presque drôle: des dizaines de voyageurs masqués débarquaient dans une ville sans masques, un peu comme quand un avion arrive des Antilles en hiver et que les touristes débarquent en tongs et chapeaux de paille.

Comment expliquer une si flagrante différence entre deux pays voisins et culturellement proches? En France, l’altruisme a été rendu obligatoire bien plus tôt. Sandro Cattacin, directeur de l’Institut de recherches sociologiques à l’Université de Genève, voit la situation ainsi:

«La Suisse est un pays très urbain. Les sociétés urbaines et libérales sont très individualistes. Elles ne se mobilisent qu’en temps de crise, on l’a vu après le 11 septembre quand les New Yorkais se sont redécouvert un destin commun. Mais quand la perception du danger retombe, la mobilisation aussi. Ces dernières semaines, les citoyens suisses n’ont plus eu l’impression que la crise était grave. Le gouvernement avait du mal à faire passer le message que le port du masque était important et que chacun était responsable. En dernier recours, il a donc dû rendre le port du masque obligatoire dans les transports publics.»

«Je pense que la population le vivra bien car le gouvernement suisse est perçu comme légitime. Presque tous les partis y sont représentés. En Allemagne, c’est beaucoup plus compliqué, le gouvernement est contesté et le port du masque, qui est obligatoire, passe mal. En France, pays beaucoup plus centralisé et habitué à suivre les ordres du pouvoir central, ça marche beaucoup mieux. En Suisse, il n’est pas courant de contraindre. Le gouvernement doit donc donner une crédibilité au danger pour que s’active ce principe de coresponsabilité, terme préféré en sociologie car moins flou que altruisme ou solidarité.»

Lundi, on portera donc un masque dans les transports en commun. Dans un tram, à Genève, mercredi, juste après l’annonce du Conseil fédéral, une dame se réjouissait au téléphone de cette décision. «Enfin!», s’exclamait-elle.

Mais… elle ne portait pas de masque.

P.S.: Pour aller plus loin sur ces questions et d’autres, Sandro Cattacin conseille le livre auquel il a participé, téléchargeable gratuitement, «Covid-19, le regard des sciences sociales».