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«Manque de recul»? Pourquoi j’irai me faire vacciner quand même

Yvan Pandelé

Je suis plutôt jeune et en bonne santé, pourquoi irais-je me faire vacciner? Voici une question que beaucoup seront amenés à se poser tôt ou tard, puisque l’objectif affiché en Suisse est de vacciner toute la population ou presque. Elle nécessite une pesée d’intérêts personnelle, et d’aller au-delà de ce qui est devenu un lieu commun: le manque de recul sur les nouveaux vaccins.

Quand le cœur balance. Comme tout acte médical, la vaccination présente des avantages mais aussi des risques et des incertitudes. Pour prendre leurs décisions, les médecins ont recours à la notion de balance bénéfice-risque. Pourquoi ne pas recourir au même schéma de réflexion? Le concept est simple: il s’agit de peser les pour et les contre, et de voir ce qu’il en ressort. Je me suis adonné à l’exercice.

Du côté des «plus». Le premier avantage du vaccin est bien sûr d’être protégé contre Covid-19. Le Pfizer-BioNTech et le Moderna, premiers vaccins sur le marché en Suisse et dans les pays européens, permettent d’éviter au moins 90% des infections symptomatiques. Ce n’est pas du luxe.

Le risque d’avoir un Covid-19 sévère est très lié à l’âge et à l’état de santé, et l’université d’Oxford a mis au point un outil très complet, baptisé QCovid, pour l’évaluer sur mesure. À titre d’exemple, même à 36 ans et avec un état de santé favorable, j’ai 5 «chances» sur 10'000 d’être hospitalisé et 1,5 «chance» sur 100’000 de ne pas survivre à la maladie.

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Ce n’est pas tout. Beaucoup d’épisodes Covid-19 se traduisent, même chez des gens en excellente santé, par un épuisement et d’autres symptômes persistants: perte du goût et de l’odorat, essoufflement, toux, maux de tête… Une étude genevoise montre qu’un tiers des malades ont encore des problèmes un gros mois après l’infection. D’après une étude chinoise, les trois-quarts des personnes hospitalisées lors de la première vague traînent encore au moins un symptôme à six mois de distance.

Il y a quelques jours, je discutais avec un médecin qui souffre d’une inflammation cardiaque résiduelle, plusieurs mois après avoir attrapé le virus. Ses médecins ne savent pas ce qui se passe, lui non plus. D’autres ont des séquelles neurologiques ou psychiatriques: insomnies, anxiété, dépression… Covid-19 reste mystérieux par bien des aspects, et semble en tout cas avoir une longue traîne. Autant l’éviter.

Quelques «plus» en plus. Certains avantages du vaccin sont moins immédiats, mais pèsent lourd dans la balance. Se vacciner, c’est aussi protéger ses proches. On ne sait pas encore à quel point mais des données préliminaires de Moderna, transposables à son homologue de chez Pfizer, suggèrent que cet effet est important. Ce n’est sans doute pas une protection complète, mais il y a tout lieu de penser que le vaccin est un excellent pare-feu au plan épidémiologique.

Il y a enfin l’effet collectif des campagnes de vaccination. Le vivier d’hôtes à infecter pour le virus diminue au fur et à mesure que l’immunité vaccinale gagne du terrain. Graduellement, l’épidémie deviendra ainsi plus facile à contrôler, ce qui doit permettre d’assouplir les mesures de santé publique pour revenir à une activité et une vie normales. Difficile de dire quand, car le chemin est encore semé d’embûches, mais c’est l’horizon qui se dessine.

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Cette dernière perspective a trouvé une acuité particulière avec l’arrivée des variants britanniques et sud-africain de Sars-CoV-2, plus contagieux. Ce n’est qu’une affaire de temps avant qu’ils ne dominent en Suisse et en Europe, et il n’est pas dit qu’on soit en mesure de contrôler la situation bien longtemps sans un taux de couverture vaccinale élevé – il suffit de voir ce qui se passe au Royaume-Uni. Autant d’éléments qui invitent à participer à l’effort collectif de vaccination.

Au chapitre des incertitudes. On a beaucoup dit qu’on manquait de recul sur les nouveaux vaccins Covid-19, au point que l’expression est devenue une sorte d’antienne. Il est vrai que les deux gagnants de la course aux vaccins reposent sur une technologie encore inédite sur le marché. Mais on dispose quand même d’une dizaine d’années d’études et des vaccins à ARN messager avaient déjà commencé à être évalués chez l’homme ces dernières années, contre la grippe, la rage ou Zika.

On a aussi beaucoup glosé sur le fait qu’il faut normalement cinq à dix ans pour développer un vaccin. C’est vrai quand on part de zéro, mais les technologies derrière les vaccins à ARN messager étaient matures et leur développement est bien plus rapide que les vaccins entiers ou à protéines. Il suffit de synthétiser l’antigène d’intérêt, ce qui peut se faire en quelques jours à partir du génome viral. La production de masse, est aussi plus aisée que pour des vaccins plus traditionnels, puisqu’elle ne nécessite pas de mise en culture.

En réalité, on a surtout gagné du temps en permettant aux laboratoires de s’affranchir du risque inhérent au développement de nouveaux vaccins, via le soutien financier massif des pays. Les différentes phases d’essais ont ainsi pu se chevaucher, et les fabricants se préparer à produire avant même de savoir si leur produit serait efficace. On a aussi gagné sur le temps de traitement administratif, notamment du côté des agences réglementaires, et l’ampleur de la pandémie a permis de recruter des volontaires très vite. Bref, ce n’est pas sur la sécurité qu’on a rogné.

Les effets indésirables. La seule concession faite aux impératifs de sécurité lors du développement a consisté à raccourcir à deux-trois mois la durée de suivi des volontaires en essai final, contre six mois en temps habituel. Sachant que la quasi-totalité des effets indésirables inattendus se déclarent dans les premières semaines, c’est une concession raisonnable. Et comme pour n’importe quel autre vaccin, les essais de Pfizer et Moderna ont permis d’évaluer des effets indésirables se produisant jusqu’à 1 fois sur 10'000.

Là encore, le manque de recul est donc tout relatif.

Dans le cas général, les réactions attendues aux vaccins Covid-19 sont fréquentes (un peu plus qu’avec les vaccins antigrippaux) et sans gravité: fatigue, mal de tête, douleur musculaire, rougeur, fièvre... Elles sont dues au réveil du système immunitaire et passent en un jour ou deux, mais peuvent parfois nécessiter un jour de repos le lendemain.

Jusqu’à présent, le principal risque confirmé est celui de réactions allergiques de type choc anaphylactique chez une poignée de personnes, à une fréquence d’environ 1 sur 100'000. C’est la raison pour laquelle on opère une surveillance après l’injection, de 15 à 30 minutes, et qu’on garde une seringue d’adrénaline à disposition. Les vaccins Covid-19 sont d’ailleurs contre-indiqués aux personnes avec des antécédents allergiques sérieux — ce n’est pas mon cas.

Passons sur le risque de contamination du génome: c’est un pur fantasme. Le seul autre signal sérieux identifié à ce jour par l’agence réglementaire américaine concerne la survenue de paralysies faciales, qui guérissent en général en quelques semaines ou mois. Cet événement très rare s’est produit dans les essais vaccinaux à une fréquence proche de l’incidence naturelle (autour de 1 sur 10'000) et on ne sait pas s’il est dû au vaccin ou au simple hasard. Il continue d’être surveillé de près.

La détection de ces effets rares et inattendus est facilitée par le fait que les campagnes vont bon train: plusieurs millions de personnes ont déjà été vaccinées dans le monde. Les autorités sanitaires nationales suivent à la loupe les vaccinations et les fabricants ont l’obligation de déclarer aux agences réglementaires d’éventuels effets retardés chez les participants aux essais qu’ils ont menés. Le recul est donc désormais de quatre à cinq mois, et il n’y a toujours rien de plus à signaler.

Il n’y a pas photo. Une fois passés en revue les «plus» et les «moins» de la vaccination Covid-19, l’heure est venue de prendre une décision. Certaines considérations ne sont pas quantifiables mais pour les autres, un outil formidable développé par une équipe du Centre de recherche en épidémiologie et statistiques (Cress) de l’Inserm permet de tout résumer en un clin d’œil.

Voici ce qu’il en est, dans mon cas:

sans vax.png

avec vax.png

Est-il encore besoin de conclure? Dès que possible, j’irai me faire vacciner le cœur léger.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.