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Le vaccin de Janssen en Suisse: victoire du pragmatisme, défaite de la raison

Yvan Pandelé

Nos estimés lecteurs ont parfois des idées singulières. L’été dernier, l’un d’entre eux nous a écrit pour savoir quand le vaccin monodose de Janssen (Johnson & Johnson) débarquerait en Suisse. Il le voyait comme une alternative rassurante aux Pfizer et Moderna, et envisageait même d’aller s’en procurer à l’étranger.

Excellent sujet mais étrange lubie, pensai-je, avant de réaliser qu’il était loin d’être isolé. Un sondage en date de début juillet a interrogé les Suisses réticents à la vaccination. Les trois quarts (72%) des «refuznik» ont mis en avant ce motif: «Les vaccins ARNm ne sont pas assez éprouvés». Reprenant le narratif sur le «manque de recul», très prégnant au début des campagnes.

Depuis lors, la technologie ARN a donné lieu à plus de 3 milliards d’injections, à peu près sans déconvenue. Il y aurait de quoi se rassurer un peu. Elle a raflé les prestigieux prix Breakthrough et Lasker, et le Nobel se profile de jour en jour. Mais la peur est poisseuse, qui continue de coller à l’aiguille de ces vaccins.

Et voilà donc pourquoi Berne vient d’acheter 150'000 doses de Janssen, un vaccin à vecteur adénovirus. On en est à proposer aux méfiants de l’ARN* de se tourner vers un vaccin de meilleure réputation… alors qu’il est franchement moins bon.

Pas un foudre de guerre

Au plan médical, il y a de quoi se gratter la tête. Le Janssen est moins efficace que les vaccins ARN pour prévenir les infections, et aussi les hospitalisations. Il est plus sensible au variant Delta. La protection conférée par une dose unique pourrait ne pas suffire, au point que la HAS française en recommande déjà une deuxième.

Vous voulez d’autre raisons de préférer l’ARN? Allons-y. Beaucoup pensent que les vaccins à adénovirus sont plus éprouvés que les vaccins ARN. C’est faux, et c’était à peine vrai en début de pandémie. Le seul autre vaccin adénovirus abouti, développé par Janssen contre Ebola, n’est sur le marché que depuis… 2020.

Qu’on s’entende, je n’ai pas plus d’actions chez Pfizer et Moderna que chez Janssen et les autres. Au bout du compte, le vaccin monodose de Janssen fait le travail, en protégeant de l’essentiel des formes graves de Covid-19. Mais les données scientifiques sont têtues, qui montrent que l’ARN fait mieux.

Tout cela, les autorités sanitaires le savent bien. Elles ont fait le choix, face à une hostilité irrationnelle à l’ARN, d’offrir un recours. C’est la victoire du pragmatisme sur la raison, et c’est de bonne santé publique. Un vaccin, aussi bon soit-il, ne sert à rien s’il reste dans son flacon.

Reculer pour ne jamais sauter

Mais prenons les paris. Sitôt la stupeur passée, les antivaccins ardents – minoritaires mais vocaux – vont faire leurs «recherches». Ils se rappelleront que les vaccins à adénovirus ont provoqué des troubles sévères de la coagulation – rarissimes (quelques dizaines de cas sur des millions d’injections), mais bien sûr anxiogènes.

Peut-être iront-ils jusqu’à recycler le narratif autour des vaccins ARN «thérapies géniques». Les vaccins à adénovirus s’y prêtent bien, puisqu’ils véhiculent de l’ADN. De sorte que le fantasme d’intégration génomique, franchement ridicule avec l’ARN, l’est (un tout petit peu) moins avec un tel vecteur.

Tout sera bon, sans doute, pour monter la peur en épingle et continuer de surseoir à l’aiguille. Et puis, le Novavax pourrait arriver en fin d’année, et celui-là est à protéines. Et pourquoi ne pas miser sur les vaccins inactivés indiens ou chinois, comme autant de confortables arlésiennes?…

Il sera intéressant de suivre le devenir de ces doses de Janssen — et nous le ferons. Elles ne bouleverseront pas le paysage vaccinal de la Suisse, qui peine à passer la barre des 70% de vaccinés. Mais selon qu’elles restent au flacon ou vont à l’aiguille, elles en diront long sur l’ampleur de l’irraison ambiante.






* Le vaccin de Janssen permettra aussi de vacciner les personnes ayant une contre-indication médicale à l’ARN, du fait d’une allergie aux composants. Mais cela concerne, selon l’OFSP, seulement une centaine de personnes dans le pays.