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Le monde rouvre en novembre mais il n’y aura pas de grand jour de la libération

Fabrice Delaye

Le 1er novembre, des régions du monde fermées aux voyageurs depuis les débuts de la pandémie vont rouvrir leurs frontières aux touristes et autres voyageurs sans motifs impératifs. C’est le cas de l’Amérique latine (Chili, Argentine…), de l’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Indonésie…) puis quelques jours plus tard des États-Unis après le Canada et le Brésil. Et pour faciliter ces voyages, le Travel Pass, développé par l’Association du transport aérien international (IATA) pour interconnecter les pass sanitaires, va aussi entrer dans sa phase opérationnelle.

Si c’est le signe d’une amélioration sur le front de la pandémie, on est encore très loin du jour de la grande libération. D’abord parce que pour voyager, il faudra prouver son immunité qu’elle soit vaccinale ou naturelle. Et que des tests PCR récents seront aussi demandés ainsi que des questionnaires en ligne. Mais il n’y aura plus de quarantaine à ses frais ni de visas à dénicher sur les sites byzantins des ambassades. La situation sera en gros celle qu’ont connu les touristes voyageant en Europe l’été dernier. Des voyages entre zones vertes en quelque sorte.

Un progrès le doigt sur la gâchette

C’est un progrès mais un progrès le doigt sur la gâchette. Les compagnies aériennes avertissent que tout peut changer du jour au lendemain. Royal Air Maroc vient de suspendre certains vols avec les Pays-Bas, l’Allemagne et la Grande Bretagne en raison de l’évolution de la situation épidémique dans ces pays.

La seconde raison pour laquelle le 1er novembre ne sera pas le jour de la libération est que la pandémie n’est pas finie. Et qu’on ignore l’effet qu’aura la reprise de ces voyages de masse sur la circulation du virus et de ses variants. La remontée des cas d’infections dans des pays pourtant largement vaccinés comme le Royaume-Uni, le Danemark ou Singapour, qui ont choisi de lever toutes les mesures limitant la liberté de mouvement, appelle à la prudence. C’est pire dans ceux qui ont rouvert avec une couverture vaccinale plus basse comme la Hongrie (60%).

Comme le remarque l’épidémiologiste genevois Antoine Flahault: «Ce n’est pas tant l’efficacité vaccinale qui est remise en question, que le pari de n’avoir misé que sur le vaccin pour se sortir de la pandémie et oublier trop vite les gestes barrières et autres mesures de protection. Avec le maintien des mesures barrières et l’usage étendu du pass sanitaire, la France, l’Italie et la Suisse semblent mieux résister pour le moment à l’assaut de ces vagues de rentrée.»

Toujours plus de questions que de réponses

C’est qu’il y a encore beaucoup d’inconnues. Incontestablement, les vaccins protègent des formes graves. Au Royaume-Uni, où la population est complètement vaccinée à 70%, l’augmentation actuelle des cas (40.000 à 50.000 par jour, soit près des niveaux de l’hiver dernier) n’est pas suivie d’une hausse marquée des hospitalisations.

Reste que la durée de l’immunité vaccinale n’est pas claire. L’obligation d’une troisième dose dans un pays vacciné très tôt comme Israël illustre cette incertitude. Plusieurs études montrent que la présence d’anticorps contre le coronavirus diminue après 6 mois avec deux doses de vaccins à ARN de Pfizer-BioNTech et Moderna. Une autre (sur un très petit échantillon) suggère que ce serait plus stable avec le vaccin à adénovirus d’AstraZeneca. Dans tous les cas de figure, impossible de prédire comment la population réagira à l’idée d’une troisième dose.

La réouverture de nombreuses frontières en novembre pose ainsi plus de questions qu’elle n’amène de réponses. Par exemple: 25 vaccins différents ont été approuvés par les autorités de santé des différents pays et ce ne sont pas les mêmes. Les comparaisons de leur efficacité dans le monde réel et non plus dans le modèle réduit des essais cliniques ne font que commencer.

La distribution des vaccins reste par ailleurs un problème à front renversé. Dans les pays occidentaux les campagnes patinent comme en Suisse qui vient de passer les 60% de la population. Dans les pays pauvres, c’est l’inverse. La part de la population vaccinée est de moins de 3% au Kenya comme en Tanzanie. L’industrie touristique de ces pays n’est donc pas prête de redémarrer. D’autant moins que le dispositif Covax, géré depuis Genève pour mettre à disposition des vaccins aux pays à bas revenus, n’en finit pas de décevoir. Après avoir révisé sa prévision de 2 milliards de doses pour la fin de l’année à 1,4 milliards, le grand rattrapage annoncé pour l’automne tarde à se matérialiser. Contrairement aux 700 millions doses anticipées pour la fin octobre, on atteindra à peine les 400 millions, selon les chiffres de l’Unesco.

En novembre, la part de la population mondiale vaccinée avec au moins une dose va passer les 50%. Mais personne ne sait plus quel pourcentage il sera nécessaire d’atteindre pour obtenir l’immunité collective ni même si elle ne sera jamais atteinte.

Comme le fait remarquer l’historien des épidémies Laurent-Henri Vignaud: «S’il existe bien des cycles épidémiques, il est délicat de fixer une date de fin d’épidémie. En général, l’épidémie s’éteint lentement, parce que le réservoir humain est épuisé, parce que l’immunité est acquise, ou parce que le pathogène mute en une forme moins dangereuse. La seule maladie éteinte à ce jour, grâce à la vaccination, est la variole. Il ne peut y avoir, à mon sens, quelque chose de comparable à une “libération” en dehors de ce cas exceptionnel. Mais à aucun moment dans l’histoire, on n’a attendu d’avoir zéro cas pour relancer la machine. Et je n’ai pas d’exemples en tête où des mesures auraient été levées trop tôt.»

Il reste à souhaiter que la réouverture du monde de novembre 2021 ne fasse pas exception.

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