La Suisse est-elle une machine à broyer les plus faibles?

Serge Michel

Cela vous surprendra peut-être: nous vous proposons ce samedi matin une lecture qui n’a rien à voir avec la guerre en Ukraine. Il s’agit d’un (très) long mais (très) poignant article sur une erreur médicale et le calvaire de la victime, Samia, dont les jours sont comptés, pour obtenir justice.

A bien y réfléchir, je vois tout de même deux parallèles avec la guerre en cours.

D’abord, comme dans toutes les villes et villages d’Ukraine depuis le 24 février, il s’agit de vie et de mort, vous le verrez. Ensuite, il est question de solidarité. La guerre en Ukraine a ouvert le cœur des Suisses pour accueillir des réfugiés et envoyer de l’aide. Mais sommes-nous un pays vraiment solidaire? A lire l’enquête d’Antoine Harari, pas vraiment.

Samia, dont la tumeur du sein n’a pas été détecté par son gynécologue et qui souffre désormais d’un cancer généralisé, s’est heurté à tous les obstacles imaginables:

- La suffisance, voire le mépris, du Dr. M., le médecin coupable: «Mais Madame? Comment avez-vous pu passer à côté de ça?» lui dit-il au téléphone quand le diagnostic fatal est enfin posé, par un autre que lui.

- La lenteur de la justice, qui attendra six mois pour entendre la plaignante, treize mois à demander une expertise. Le jugement, qui condamne sans équivoque le médecin, intervient trois ans après le dépôt de la plainte.

- Le corporatisme de la commission de surveillance des professionnels de la santé et des droits des patients, qui va mettre plus de trois ans à blâmer un médecin «qui connaît tout le monde» dans le milieu. Pour elle, cette affaire n’était pas «prioritaire», malgré une patiente à qui il ne restait peut-être que quelques mois à vivre, car elle ne concluait pas à «un préavis de retrait du droit de pratiquer du médecin».

- L’indécence de l’Assurance-Invalidité (AI), qui réduit de trois quarts la rente de Samia parce qu’elle reçoit de l’aide de sa famille pour faire les courses et que c’est considéré comme un revenu. Sans compter l’employée de l’AI qui vient inspecter son appartement et qui, alors que Samia est en fauteuil roulant en raison de ses traitements oncologiques, lui fait remarquer que «les vitres n’ont pas été faites depuis un moment».

- Et enfin le cynisme de la Bâloise, l’assurance professionnelle du médecin. Entre la «surcharge de travail» et les vacances de l’employé qui lui est attribué, il faudra plus d’un an à la compagnie pour ouvrir le dossier et… demander des pièces supplémentaires. A ce jour, plus de deux ans après avoir été saisie, elle n’a toujours pas décidé du montant de la compensation.

Ce «combat permanent» de Samia lui a peut-être donné l’énergie de tromper la mort. En 2017, le médecin qui lui révèle l’étendue du cancer lui donne six mois à vivre. Elle est toujours là, déterminée à aller jusqu’au bout et a préparé les instructions post-mortem pour son mari.

Mais surtout, elle a eu de la chance de trouver une avocate combative. A vrai dire, Samia ne fait pas partie des clients habituels de Me Caroline Schumacher, de l’étude Bonnant & associés à Genève. Ce sont le plus souvent de riches hommes d’affaires ou des personnalités, comme l’ancienne maîtresse du roi d’Espagne, la princesse Corinna zu Sayn-Wittgenstein ou le général algérien Khaled Nezzar.

En accompagnant cette cliente qui se définit elle-même comme «une perdante», Me Schumacher va découvrir, abasourdie, une Suisse qu’elle ne connaissait pas. Ecoutez-la, ses mots sont très forts:

«J’ai un côté bonne élève, appliquée, dit-elle. Il m’a été difficile de reconnaître que Samia n’était pas confrontée à une addition invraisemblable de malchances et de coups du sort, de retards et de dysfonctionnements, mais que ce qu’elle traversait procédait aussi d’un système qui broie les plus faibles et, d’une certaine façon, parie sur leur découragement ou leur disparition.»