Coronavirus: Les essais cliniques démarrent la semaine prochaine en Suisse

Keystone / Adrien Perritaz

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À son tour, la Confédération débute des essais cliniques pour évaluer l’efficacité des traitements candidats contre Covid-19, dans le cadre de la méga-étude Solidarity pilotée par l’OMS. Ils seront centralisés au CHUV, à Lausanne, et concerneront seize hôpitaux dans les pays, dont les hôpitaux universitaires de Genève, Berne et Bâle. Les premières inclusions de patients commenceront d’ici une semaine.

Pourquoi c’est important. L’essai international Solidarity a vocation à évaluer l’action de quatre traitements antiviraux potentiels contre Covid-19, prescrits à des patients modérés à sévère pris en charge à l’hôpital. Si l’essai est prévu pour durer trois mois, il est organisé de telle sorte que les premiers résultats significatifs, positifs comme négatifs, soient connus bien avant ce terme.

L’essai clinique. Il vise à comparer 4 traitements antiviraux candidats contre Covid-19:

  • le remdesivir (Gilead), un antiviral initialement développé contre Ebola puis testé contre le Sras et le Mers, mais encore jamais mis sur le marché;

  • l’hydroxycholoroquine (Plaquenil de Sanofi et génériques), un antipaludique à action antivirale qu’on ne présente plus;

  • le lopinavir-ritonavir (Kaletra d’Abbvie), un anti-VIH capable d’inhiber certaines enzymes (protéases) utiles à la réplication des virus;

  • le lopinavir-ritonavir combiné à de l’interféron bêta, un anti-inflammatoire employé par exemple dans la sclérose en plaques.

Seize centres hospitaliers sont concernés: le CHUV, qui s’est porté volontaire pour être centre coordinateur en Suisse, les HUG, l’hôpital de l’Île de Berne et l’hôpital universitaire de Bâle, ainsi que les réseaux hospitaliers du Valais et de Neuchâtel, l’hôpital Riviera-Chablais, l’hôpital du Jura, les hôpitaux cantonaux de Fribourg, Soleure, Aarau, Thurgovie et Baden (Argovie).

Le Dr Oriol Manuel, médecin adjoint au service d’infectiologie du CHUV est l’investigateur principal de l’essai. Depuis dix jours, il travaille d’arrache-pied à mettre au point le protocole suisse sur la base des lignes directrices de l’OMS. Oriol Manuel:

«Depuis le début de la pandémie, on s’est dit qu’il fallait que la Suisse participe à ces études pour avoir enfin une réponse à ces questions. Même si on approche du plateau épidémique. C’est une sensation bizarre: finalement, on espère qu’on n’aura pas assez de patients pour mener l’étude à son terme!»

L’esprit de l’essai. L’essai international Solidarity a été conçu de façon pragmatique: ont vocation à participer tous les patients adultes hospitalisés pour Covid-19 et sans contre-indication médicamenteuse. Le groupe contrôle sera constitué des «soins standards», c’est-à-dire la prise en charge usuelle dans l’hôpital considéré.

Le volet suisse pourra inclure jusqu’à 1000 patients sur une durée de trois mois, et débutera dès la semaine prochaine sur le terrain. Des points intermédiaires seront effectués régulièrement pour connaître l’avancement des résultats. Oriol Manuel:

«C’est un essai évolutif. S’il y a un résultat clair dans les analyses intérimaires, on peut soit arrêter le bras, soit, en cas de signal de supériorité, passer un bras traitement en «standard of care» (c’est-à-dire autoriser tout le monde à accéder au traitement prometteur, ndlr), ou encore arrêter l’essai s’il s’avère qu’aucun traitement ne donne satisfaction.»

L’objectif principal consiste bien sûr à maintenir le patient en vie, mais il est aussi prévu des mesurer des résultats cliniques plus subtils, tels que la durée de séjour hospitalier et le taux de patients nécessitant une prise en charge en soins intensifs.

Estomper le brouillard. Selon la méthodologie éprouvée en la matière, les patients se verront attribuer aléatoirement un groupe, associé à un traitement expérimental ou aux soins standards. Interrogé sur les éventuelles difficultés éthiques d’une telle sélection, Oriol Manuel souligne qu’aucun élément ne permet à ce stade de suggérer la supériorité d’une prise en charge sur une autre.

«Honnêtement, avec tous les patients qu’on a traités, je n’ai pas la preuve, ni l’impression qu’on a un traitement qui change la donne. Après si le patient ne va pas bien (du fait du traitement prescrit, ndlr), on pourra bien sûr lui donner d’autres médicaments.»

Contrairement aux usages en la matière – et signe de pragmatisme face à la situation d’urgence que constitue Covid-19 –, il n’y aura pas de double aveugle: le participant comme son médecin connaîtront le traitement employé.

Le rôle de l’OMS. Ces essais sont le volet suisse de la méga-étude internationale Solidarity, annoncée en mars et pilotée par l’OMS. De nombreux pays ont déjà rejoint le protocole, dans la France, l’Espagne, la Norvège, le Canada, la Thaïlande ou encore l’Afrique du Sud. L’objectif consiste à agréger le maximum de données pour pouvoir établir d’éventuelles preuves d’efficacité le plus vite possible.

Oriol Manuel:

«Les données sont mises dans une base de donnée sécurisée qui part directement à l’OMS. En tant que pays participant, une fois l’étude finie, on pourra avoir accès aux données suisses.»

Dans l’attente de la clôture, c’est l’OMS qui aura la main sur les résultats et leur communication.