La fin de l'innocence ou les Trente Foireuses

Un soldat russe attendant de rouler vers la Place Rouge lors d'une répétition pour le défilé militaire du Jour de la Victoire à Moscou, le 18 juin 2020. | Photo: Keystone/AP / Alexander Zemlianichenko

Il fallait une balise pour marquer la fin de la crise Covid-19. Le 16 février, le Conseil fédéral annoncera la fin des restrictions sanitaires en Suisse. Climat, santé, technologie, éducation, vie quotidienne: durant la semaine qui précède cette échéance, Heidi.news explore ce qui sera le monde d'après.

Trop jeune pour avoir cru à la guerre nucléaire contre l’URSS, trop vieux pour avoir grandi dans l’angoisse climatique ou terroriste, je fais partie de cette génération privilégiée d’Occidentaux qui s’est construite avec la conviction qu’elle passerait sa vie sans grande guerre ni grande catastrophe mondiale. L'événement historique le plus marquant de mon enfance est la chute du mur de Berlin, plutôt un élan de libération, jamais vraiment menaçant pour le petit Ajoulot que j’étais. Le 11 septembre 2001, j'étais déjà un adulte qui relativise. Et là encore, je n’avais pas l’impression que la guerre arriverait jusqu’à la maison. J’ai commencé à perdre ma naïveté le soir du Bataclan, le 13 novembre 2015. J’habitais à Paris et la guerre frappait à ma porte. Mais là encore, on est assez rapidement passé à autre chose, l’éclatement du paysage politique, les Gilets jaunes… jusqu’aux grands (ou semi) confinements.

En mars 2020 et au cours des deux dernières années, quelque chose a effectivement changé. La pandémie de Covid s’est imposée comme la plus grande catastrophe qu’ait vécu ma génération de Suisses à l’abri de tout. Cette calamité est de celles qui changent toutes les vies et restent dans les livres d’histoire. Envolés les rêves d’existence protégée du monde. C’est la fin de l’innocence, pour de bon.

A l’heure où l’on a l’impression de sortir de la crise avec la levée des mesures, on pourrait croire à un retour du monde d’avant et de sa relative insouciance. Après la pluie, le beau temps, après la grande guerre, les années de prospérité. Certains parlent même d’années folles, de «Roaring Twenties», de «Trente Glorieuses». Moi, j’ai plutôt l’impression d’arriver dans les «Trente Foireuses». On pense déjà aux prochaines pandémies, à une nouvelle guerre plus ou moins froide avec la Russie et la Chine, et, surtout, on voit venir une crise climatique dont l'inévitabilité nous habite désormais.

J’étais conscient du danger depuis longtemps, mais comme je l’écrivais déjà il y a quelques mois, un «été d’incendies, de dômes de chaleur et d'inondations a planté le dernier clou dans le cercueil de mes espoirs». C’est bien mon fils qui se coltinera la catastrophe climatique. Et cette prise de conscience intime, dans ma chair, n’est pas exclusivement due à une série de catastrophes climatiques. Je la dois aussi à la pandémie, qui m’a donné un aperçu des possibles. Depuis tout petit, face aux menaces planétaires, je me disais «on trouvera bien une solution» et «il ne peut rien nous arriver de grave». J’étais peut-être naïf, mais cette naïveté, je l’ai perdue. Et c’est le coronavirus qui me l’a prise.

P.-S., une raison d’espérer, par ma collègue Rachel Häubi:

La pandémie a révélé la fragilité de nos sociétés, et cette prise de conscience est peut-être le premier pas hors de la caverne de l’inertie et de l’illusion. Avec en ligne de mire la neutralité carbone d’ici 2050, les gouvernements déploient à vitesse grand V des énergies renouvelables, parfois au coût de dégradations d’écosystèmes et d’injustices sociales. Mais le solutionnisme technologique à lui seul ne saurait répondre à une demande d’énergie et de matières premières toujours croissante. A l’angle mort des scénarios de transition énergétique, demeure la remise en cause du moteur du dérèglement: la surconsommation. Cette année, la donne pourrait changer. La troisième partie du rapport du Giec, qui paraîtra début avril, pourrait aborder pour la première fois la nécessité de la sobriété énergétique — soit d’une réduction de la consommation dans les pays développés — pour lutter contre le réchauffement climatique. Des études révèlent qu’une telle approche permettrait même de gagner en qualité de vie et de réduire les inégalités. Une utopie? Que ce soit chez nos voisins français, ou en Suisse, des scénarios permettant d’atteindre la neutralité carbone en 2050, notamment via une réduction de la demande, existent déjà. La suite, c’est donc à nous de l’écrire.