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L'histoire d'un «médicament politique» contre l'hépatite C

Huang Siang Ping, paysan de l'île de Penang en Malaisie, qui a participé à l'essai STORM-C1 grâce auquel il a guéri de l'hépatite C. Il est l'un des protagonistes d'un mini-documentaire tourné en Malaisie par le DNDi. | DNDi / Abang Amirrul Hadi

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La Malaisie, avec plusieurs ONG basées à Genève, vient de développer un nouvel antiviral contre l’hépatite C, le ravidasvir. Pour la Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi), à l’origine du projet, l’objectif était clairement politique: peser à la baisse sur un marché dominé par des molécules à l’époque hors de prix. Le Dr François Bompart, directeur de l’initiative hépatite C à DNDi à Genève de 2018 à 2020, où il est désormais en charge de l’accès aux médicaments, nous relate cette histoire. Entretien.

Heidi.news – Comment est né ce médicament, le ravidasvir?

François Bompart – Cela remonte aux alentours de 2013. A l’époque est arrivé le sofosbuvir, un nouveau médicament contre l’hépatite C produit par Gilead. Du point de vue médical, c’était une révolution: on supprime totalement le virus, une fois que les patients sont guéris, ils sont guéris, avec un traitement très bien toléré et sur un temps très court, de trois à six mois. Mais ce médicament était vendu autour de 80'000 dollars par patient, un prix inédit à l’époque. Ça a été un coup de tonnerre, qui a vraiment fait scandale.

Et c’est la raison pour laquelle le DNDi s’est lancé dans le développement d’un médicament concurrent?

On s’est demandé ce qu’on pouvait faire contre ça, dans une optique militante. Le directeur de la R&D de DNDi de l’époque (le Dr Shing Chang, ndlr.) s’est mis en recherche de molécules intéressantes et a identifié le ravidasvir, produit par une biotech californienne appelée Presidio. Nous avons conclu un accord avec eux et une firme pharmaceutique égyptienne (Pharco) pour développer le médicament, sous la condition qu’il soit mis à disposition à prix modique pour les pays à moyens revenus. C’est-à-dire ceux qui ne sont pas assez riches pour payer le prix des pays industrialisés, et pas assez «pauvres» pour  bénéficier d’accords de licence volontaire.

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Le Dr François Bompart a fait l'essentiel de sa carrière chez Sanofi, où il était en charge de l'accès aux médicaments. Il a réjoint DNDi en 2016, où il s'occupe des mêmes problématiques du côté des ONG. | Droits réservés (courtoisie)

Quel intérêt pour Presidio de vendre son médicament à prix modique?

À l’époque ils n’en étaient qu’au stade des petites études sur volontaires sains, donc ils étaient contents qu’on s’intéresse à eux et qu’on les aide à développer le médicament. D’autant que le marché des antiviraux à action directe contre l’hépatite C ne s’est pas avéré aussi lucratif que certains avaient pu le penser au départ, d’où la difficulté à trouver des fonds. Et puis ils ont conservé les droits pour les pays industrialisés, en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, donc cela reste intéressant pour eux.

C’est là que la Malaisie entre en jeu?

Oui tout à fait. La Malaisie était attractive pour nous parce que c’est un pays qui avait une vraie volonté politique de s’attaquer à l’hépatite C. Il faut dire qu’ils ont environ 400'000 malades (soit 1,25% de la population, ndlr.)  Le gros problème de cette maladie c’est qu’il y a très peu de décideurs politiques, et encore moins financiers, qui y sont sensibles. En Malaisie, les décideurs importants se mouillent. Ils ont aussi un système de santé développé et des scientifiques de bon niveau. On s’est rapprochés d’eux alors qu’ils étaient en train de concevoir une stratégie nationale de lutte contre l’hépatite C.



Chronologie

  • 2013-2014: le laboratoire américain lance le sofosbuvir (Sovaldi), premier antiviral à action directe contre l’hépatite C.

  • 2016: le DNDi lance les essais pour développer le ravidasvir, antiviral concurrent du sofosbuvir

  • 2017: bras de fer entre la Malaisie et Gilead, qui permet à Kuala Lumpur de faire baisser le prix du sofosbuvir de 12’000 dollars (prix plancher lors des négociations) à 300 dollars, via l’émission d’une licence obligatoire

  • juin 2017: fin de l’essai clinique ravidasvir-sofosbuvir (phase 2-3) en Malaisie

  • 2021: publication des résultats du ravidasvir dans le Lancet



Plusieurs ONG basées à Genève ont aussi participé au projet…

Oui, le DNDi a monté cet essai clinique en partenariat avec le gouvernement malaisien, grâce à un financement de MSF. Le diagnostic de l’hépatite est quelque chose de lourd, en trois étapes, qui requiert de l’argent et du personnel, avec le risque de perdre beaucoup de patients. Avec l’aide de l’ONG Find, notre alter ego en matière de diagnostics, la Malaisie a pu déporter le diagnostic des grands hôpitaux universitaires vers les hôpitaux locaux de première ligne. Et ce travail a été financé par Unitaid, aussi basée à Genève. Tout cela a fait synergie.

En 2016, vous vous retrouvez à développer le ravidasvir en Malaisie… en association avec le sofosbuvir de Gilead, votre cible initiale. Pourquoi ce choix?

Pour des raisons scientifiques. Il faut toujours deux molécules avec des cibles virales différentes pour traiter l’hépatite C, un peu comme les trithérapies contre le VIH. On a regardé tous les antiviraux compatibles et la conclusion unanime c’était que le sofosbuvir était le meilleur, et puis il était complètement développé donc on était rassurés sur le profil de sécurité et la dose à donner. Cela nous donnait les meilleures chances de développer notre médicament avec succès.



Coûteux antiviraux contre l’hépatite C

Lorsqu’elle ne guérit pas spontanément, l’hépatite C peut dégénérer au cours des décennies, provoquant des cirrhoses et des cancers du foie. Elle touche en moyenne 1% de la population dans le monde. L’arrivée à partir de fin 2013 des antiviraux à action directe ont bouleversé la prise en charge de cette maladie virale, qui devenait enfin curable. Actuellement, le marché est dominé par deux laboratoires américains: Gilead et Abbvie. En Suisse, un traitement contre l’hépatite C (association de deux antiviraux pendant trois mois) coûte environ 30’000 francs par personne, remboursé par l’assurance-maladie sans restriction depuis 2017 seulement.



Comment s’est passé ce mariage un peu contre-nature? Vous êtes allés frapper à la porte de Gilead?

Je crois qu’il y a eu des contacts informels avec Gilead, qui n’ont rien donné.  Mais à partir du moment où on est dans le cadre d’un essai clinique, on peut tout à fait acquérir la molécule via des fabricants de générique, sans passer par le détenteur de la licence. C’est ce que nous avons fait, en passant par le laboratoire égyptien Pharco pour disposer du médicament.

C’est aussi dans ce contexte qu’a eu lieu en 2017 un bras de fer entre la Malaisie et Gilead, autour du prix du sofosbuvir – dont Kuala Lumpur est sorti gagnant.

Il y a des réglementations dans les accords internationaux qui font qu’en cas d’urgence sanitaire, un gouvernement peut imposer la levée temporaire des brevets. La Malaisie a annoncé son intention d’acheter le sofosbuvir à un génériqueur sans l’accord de Gilead. C’est un effet indirect de la présence de DNDi, du travail de R&D et du plaidoyer mené autour de l’hépatite C. Tout ça a fait que la Malaisie a considéré que c’était suffisamment important pour oser jouer le coup de la licence obligatoire.

En réaction à cette annonce, le laboratoire a brutalement décidé d’octroyer une licence volontaire à la Malaisie – ainsi qu’à la Thaïlande, la Biélorussie et l’Ukraine, chez qui des essais étaient aussi prévus. En Malaisie, cela a permis de faire baisser le coût du traitement à base de sofosbuvir de 12'000 à 300 dollars par patient.

Les résultats de l’essai ravidasvir-sofosbuvir viennent d’être publiés dans le Lancet. Qu’en est-il?

Oui c’était un essai sur 300 patients qui a donné des taux de guérison très élevés, de l’ordre de 97%.Il y a aussi des résultats intéressants chez les patients co-infectés avec le VIH. Il faut encore être prudent, c’est le début de la vie du médicament. Mais nous pensons qu’il est un peu meilleur que le traitement de référence actuellement utilisé en Malaisie chez les patients atteints du génotype 3, le plus difficile à traiter. Cela représente la moitié des patients dans le pays, qui vient d’accorder une approbation conditionnelle au traitement.

Quel est pour vous le bilan de cette action?

En général au DNDi on travaille sur des médicaments qui n’existent pas encore, faute de marché. Là ce n’était pas le cas: à l’extrême rigueur on pourrait dire que le monde n’avait pas besoin d’un nouveau médicament contre l’hépatite C. Nous avons investi pour challenger le statu quo, avec aussi l’espoir que le ravidasvir démontre une certaine supériorité clinique. Il est trop tôt pour le dire, mais ça nous a donné la légitimité de mettre la question du prix des antiviraux autour de la table. Fondamentalement, c’est un médicament politique.



Licence volontaire ou obligatoire, kézako?

L’utilisation d’un médicament n’échappe pas au régime de la propriété intellectuelle. Pour se procurer un médicament générique, moins onéreux, les pays doivent obtenir l’accord explicite du détenteur de brevet via un régime de licence dit volontaire. Ce dispositif laisse le laboratoire détenteur du brevet libre d’émettre les conditions qu’il souhaite, ou même de refuser d’entrer en matière. C’est parfois ce qui se passe pour les pays à revenus intermédiaires.

Pour contourner ce problème, un système de licences obligatoires a été mis en place dans la foulée de la déclaration de Doha de 2001. Il permet de recourir à un médicament générique sans l’accord du détenteur de brevet original, en cas d’urgence de santé publique. Mais le recours à cet outil possède un coût politique. Les pays industrialisés, notamment les Etats-Unis, tendent à défendre farouchement les intérêts de leur industrie pharmaceutique s’ils estiment que ceux-ci sont menacés.