L'aide humanitaire se prépare au pire en Ukraine

Les organisations se préparent à apporter de l'aide aux civils impactés par le conflit ukrainien. | Keystone/AP / Emilio Morenatti

Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les organisations humanitaires sont à pied d’œuvre. Sur le terrain mais aussi depuis leurs sièges, elles préparent activement leur réponse pour venir en aide aux populations civiles affectées par le conflit.

De quoi on parle. A peine les hostilités étaient-elles lancées que les organisations d'aide humanitaire ont mis en œuvre leurs dispositifs respectifs pour faire face aux conséquences potentiellement dévastatrices du conflit armé. Des rapports faisant état de victimes civiles et de personnes fuyant Kiev dans la panique ont commencé à leur parvenir en fin de matinée jeudi, sans avoir encore été confirmées à l’heure où nous publions ces lignes.

Le ministère ukrainien de l'intérieur a indiqué que le pays était la cible de missiles de croisière et balistiques, la Russie semblant privilégier des attaques contre les infrastructures à proximité de villes comme Kiev, Kharviv et Mariupol. Les troupes russes sont entrées en Ukraine par les frontières est, sud et nord du pays.

Le pire est attendu. Le haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), Filippo Grandi, a affirmé que les actions militaires en cours auraient des conséquences «dévastatrices» sur les populations civiles. Et d’ajouter, dans un communiqué, tout en exhortant les pays voisins de l’Ukraine «à garder les frontières ouvertes à ceux qui cherchent sécurité et protection»:

«Il n'y a pas de vainqueur dans la guerre, mais d'innombrables vies seront déchirées.»

Avertissant qu'il était trop tôt pour connaître l'étendue des conséquences humanitaires, Marie Lequin, responsable de la région Eurasie à l'ONG l’Appel de Genève, a déclaré à Geneva Solutions que la situation désastreuse, en particulier dans l'Est de l'Ukraine, allait probablement s'aggraver avec la poursuite des combats.

Des drames humains, déjà. L'intensification des hostilités au cours des dernières semaines dans l'Est du pays a déjà mis en péril des services essentiels. Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), deux grandes stations de pompage de la région de Donetsk sont devenues inutilisables en début de semaine, privant d'eau un million de personnes des deux côtés de la ligne de front.

Le Fonds des Nations unies pour l'enfance a déclaré dans un communiqué qu'il s'efforçait d'acheminer de l'eau par camion dans les zones touchées. L'Unicef a par ailleurs averti que «si les combats ne s'apaisent pas, des dizaines de milliers de familles pourraient être déplacées de force, ce qui entraînerait une augmentation considérable des besoins humanitaires».

La région du Donbass est de plus en plus isolée. Comme l’hiver y sévit encore, les problèmes d'approvisionnement en gaz ou en charbon pourraient également avoir un impact important sur les populations locales, a déclaré Marie Lequin, qui s'est rendue près de la ligne de front la semaine dernière afin de parler avec les différents belligérants de leurs obligations internationales.

«Nous maintenons notre présence dans le pays afin de promouvoir le droit international ainsi que les droits de l'homme, et nous assurer que les parties au conflit protègent les civils et n'endommagent pas les infrastructures publiques», a-t-elle ajouté.

Président du CICR, Peter Maurer a également appelé les pays à respecter les normes internationales et a déclaré que l'organisation «poursuivrait son dialogue bilatéral et confidentiel avec les parties au conflit afin de protéger les personnes touchées par les combats».

Les missions diplomatiques basées à Genève ont déclaré à Geneva Solutions qu'elles étaient en contact avec les agences de l'ONU pour discuter de la manière d'aider les personnes fuyant l'Ukraine. Et le directeur régional adjoint de la Croix-Rouge en Europe, Elkhan Rahimov, a précisé que les sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge des pays voisins se préparaient à apporter leur aide en cas de mouvements de population. Il a aussi noté que les gens avaient commencé à se déplacer ces deux derniers jours en Russie.

De vieux traumatismes se réveillent. Les structures sur place sont bien sûr complètement mobilisées. Lena Rozvadovska, directrice de Voices of Children, une organisation locale qui offre une aide psychologique aux enfants victimes de la guerre dans toute l'Ukraine, a déclaré à Geneva Solutions que le bombardement de Kiev était «un cauchemar».

Lena Rozvadovska et la plupart de ses collègues, qui travaillaient d’ordinaire dans l'Est du pays, ont décidé de se regrouper dans l'oblast de Lviv. Depuis l'Ouest ukrainien, ils continuent à fournir leurs services à distance et commencent à coordonner le transport et l'hébergement des familles qui ont fui. Mais quelques membres de leurs équipes sont restés pour apporter leur soutien sur le terrain.

La directrice de Voices of Children a indiqué que son organisation recevait un nombre croissant d'appels à l'aide de la part de familles, alors que les vieux traumatismes datant du début du conflit, en 2014, commençaient à se réveiller.

«Deux enfants, qui ont grandi dans le Donbass lorsque la guerre a commencé et qui sont maintenant étudiants à Kiev, viennent de m'appeler, car ils avaient des crises de panique. Ils ne savaient pas où ils étaient. Ils se sont réveillés ce matin à Kiev qui était une ville paisible et qui ne l'est plus.»

Un conflit qui larve depuis huit ans. L'Est de l'Ukraine est déchiré par un conflit permanent depuis 2014, qui a fait plus de 14’300 morts — dont 3407 civils — et environ 854’000 personnes déplacées (à l'intérieur du pays), selon les chiffres de l'ONU. Voici donc déjà huit ans que les communautés et les familles de la région sont séparées par la ligne de front.

Il faut savoir également que l'Ukraine figure au cinquième rang mondial des victimes civiles des mines terrestres et des restes d’explosifs de guerre, qui ont provoqué près de 70% des victimes civiles depuis juillet 2020, selon le Conseil norvégien pour les réfugiés.

Sur le terrain depuis tout ce temps, les organisations humanitaires assistent à ce qui est également devenu une crise économique et sociale, aggravée par la pandémie de Covid. «Nous avons l'expérience du travail en situation de crise, donc nous n'avons pas peur, explique Lena Rozvadovska. Mais l’incertitude et le choc face à quelque chose que personne ne pensait possible créent vraiment une tension.» La directrice de Voices of Children relève que, désormais, les conditions de travail de son équipe devenaient encore plus difficiles et que son personnel était lui aussi confronté aux mêmes dangers que les personnes qu'il était censé aider.

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Traduit et adapté de l'article original de Geneva Solution