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L'agroécologie au cœur d'une bataille acharnée

Image d'illustration. | Shutterstock / Aunging

António Guterres, Secrétaire général des Nations unies, a lancé un appel international pour la tenue d’un Sommet sur les systèmes alimentaires en 2021. Les travaux préparatoires vont bon train. Pour lui, «il est inacceptable que la faim augmente alors que le monde gaspille plus d’un milliard de tonnes de nourriture chaque année. Il est temps de changer nos modes de production et de consommation, y compris pour réduire les émissions de gaz à effet de serre». Mais cet appel mondial à une transformation de nos systèmes alimentaires divise: d’un côté, ceux qui veulent améliorer le système existant et de l’autre ceux qui appellent à une refonte fondamentale, avec l'agroécologie au cœur de la réforme agricole mondiale.

Pourquoi c’est important. Les systèmes alimentaires sont responsables d'environ un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Dans le même temps, un cinquième de la nourriture produite pour la consommation est gaspillée chaque année. Le système alimentaire dominant actuel, fondé sur l'exploitation intensive des ressources, épuise justement les ressources naturelles de la planète et accélère la perte de biodiversité, ainsi que la dégradation des sols. Selon des experts, plus d'un tiers des terres arables de la planète ont été perdues au cours des quatre dernières décennies.

De quoi on parle. Un mouvement mondial naissant agit pour que les systèmes alimentaires utilisent moins de ressources, limitent le réchauffement climatique, cessent de polluer l'environnement, offrent un régime alimentaire sain aux populations tout en permettant aux agriculteurs et aux autres travailleurs de gagner décemment leur vie.

Beaucoup pensent que l'agroécologie est la réponse à tous ces problèmes. Notamment Nick Jacobs, directeur du Groupe international d'experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES Food) basé à Bruxelles:

«La transition agroécologique est la seule réponse existante à l'heure actuelle pour concilier sécurité alimentaire, résilience, amélioration des moyens de subsistance des petits agriculteurs, lutte contre la faim, tout en préservant l'environnement et en reconstruisant les écosystèmes.»

Bien que très sceptique à l'égard du sommet, l'IPES Food a décidé d'y participer par l'intermédiaire de son président et ancien rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l'alimentation, Olivier de Schutter.

Les mythes de l'agroécologie. Enracinée dans une relation saine entre les humains, les animaux et les plantes, l'agroécologie a de nombreuses définitions selon la personne interrogée. Les pratiques les plus connues associées à l'agroécologie sont la rotation des cultures, l'utilisation de pesticides et d'engrais d'origine biologique et le recyclage du fumier en compost.

En tant que modèle de production alimentaire de niche, l'agroécologie est également entourée de nombreux mythes. Frank Eyhorn, PDG de Biovision, une ONG genevoise qui promeut les pratiques agroécologiques durables en Afrique:

«Il y a ce grand mythe dont nous devons nous débarrasser: que l'agroécologie est un type de travail démodé et rétrograde que nos grands-pères ont fait et qui n'est pas productif.

Ce n'est pas vrai, l'agroécologie est une approche moderne qui intègre les dernières recherches scientifiques et le savoir-faire sur la façon de gérer les interactions entre les plantes et les ravageurs, par exemple.»

Biovision collabore avec le Centre international de physiologie et d'écologie des insectes (ICIPES), dont le siège est à Nairobi, pour promouvoir l'une de ses innovations – connue sous le nom de méthode de gestion agroécologique des nuisibles: push-pull – auprès des petits agriculteurs d'Afrique de l'Est. Les plantes qui attirent et piègent les ravageurs sont plantées à l'extérieur de la zone de culture et les plantes qui repoussent les ravageurs sont plantées à l'intérieur.



Une expérience allemande. A l'est de Berlin, à mi-chemin de la frontière allemande avec la Pologne, Paula Gioia vit et travaille comme apicultrice dans une ferme agroécologique gérée par la communauté. Ils y plantent une variété de cultures maraîchères, pratiquent l'agroforesterie et labourent la terre avec des chevaux de race locale. Ils se rendent à Berlin chaque semaine pour vendre leurs produits sur les marchés locaux et aux consommateurs. Paula Gioia:

«Nous accordons beaucoup de valeur aux cultures que nous plantons. Nous essayons de faire revivre les anciennes variétés qui ont été perdues ici, dans cette zone climatique de l'Allemagne, et il en va de même pour les animaux. Les poulets, les chèvres et les vaches que nous avons sont tous de race locale.»

Paula Gioia se décrit comme une «paysanne» originaire du Brésil. Comme des milliers d'autres agriculteurs dans le monde, elle plaide pour un mode de production alimentaire qui n'endommage pas les écosystèmes, mais qui travaille en étroite collaboration avec eux.

En tant que représentante du groupe d'agriculteurs allemands Arbeitsgemeinschaft Bäuerliche Landwirtschaft (ABL) à La Via Campesina, un mouvement international de paysans qui promeut des pratiques agricoles durables à petite échelle, elle fait également partie du mouvement des groupes de défense des droits qui boycottent le sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires, à moins que des changements substantiels ne soient apportés.

«Nous contestons la manière dont le sommet est structuré et développé et nous avons engagé des échanges avec eux», déclare-t-elle. Au cœur des débats passionnés qui pèsent sur les préparatifs du sommet se trouve l'affirmation selon laquelle l'agroécologie n'est qu'un à-côté d'un rassemblement international historique destiné à transformer la manière dont le monde produit, vend et consomme les aliments.


Paula Gioia conteste l’idée que les agriculteurs souhaitent «rester à l'âge de pierre». «Nous voulons être consultés sur ce que sont nos besoins», a-t-elle déclaré, citant l'exemple des chevaux que son exploitation utilise pour labourer la terre…

«Ce n'est pas très souvent que vous voyez des fermes qui utilisent des chevaux, donc il y a de grosses difficultés à trouver des outils moins lourds. Mais nous voulons aussi prendre soin de notre corps et de nos animaux pour qu'ils puissent aussi vivre plus longtemps. Donc pour cela, ce serait formidable que la recherche développe avec nous des outils qui puissent nous aider dans nos besoins.

Cette approche est différente que celle consistant à donner toutes les informations sur votre ferme à une grande entreprise. Vous n'avez alors plus la souveraineté sur votre champ.»

L'un des défis que Biovision souligne est le manque de financement pour la recherche en agroécologie, la plupart allant aux méthodes agricoles plus conventionnelles.

Une autre idée fausse de l'agroécologie a relevé Frank Eyhorn, PDG de Biovision, est la faible productivité:

«Si vous regardez les bons systèmes agroécologiques, le rendement global en termes de valeur nutritionnelle et en termes de revenus pour les agriculteurs peut être beaucoup plus élevé que dans l'agriculture conventionnelle. Il est également important de ne pas se contenter de regarder le rendement d'une seule culture, mais de considérer le rendement global du système.»

Le potentiel de cette méthode. La recherche a également suggéré qu'il existe un énorme potentiel économique dans l'agroécologie. Une étude a révélé qu'en Suisse, les exploitations biologiques génèrent autant de valeur nette que les exploitations conventionnelles, mais comme les exploitations biologiques sont plus exigeantes en main-d'œuvre et emploient plus de travailleurs, une plus grande partie de cette valeur va aux salaires, ce qui stimule l'économie rurale.

Malgré ses avantages, l'agroécologie présente des défis pour les agriculteurs. Il faut parfois des années pour restaurer la fertilité des sols, une attente que de nombreux agriculteurs pauvres ne peuvent se permettre. Elle nécessite également une connaissance approfondie de l'interaction des éléments des agrosystèmes, ce qui signifie que les agriculteurs doivent être formés pour pouvoir effectuer la transition.

Les partisans de l'agroécologie affirment que pour que ce changement se produise, les gouvernements doivent le soutenir par des politiques comprenant le financement de la recherche dans ce domaine, la collaboration avec les marchés pour qu'ils soient plus flexibles avec les agriculteurs qui produisent moins d'une même culture, mais plutôt une plus grande variété, et évalue la taxation des pesticides et des engrais dangereux.

Une menace pour le statu quo. Les pratiques agroécologiques, comme l'agriculture biologique, gagnent du terrain dans le monde entier. En 2018, il y avait environ 2,8 millions d'agriculteurs biologiques certifiés dans le monde et un total de 71,5 millions d'hectares de terres étaient gérés de manière biologique, selon les chiffres de l'Institut de recherche de l'agriculture biologique (FIBL).

L'agriculture biologique partage certains des principes clés de l'agroécologie, comme l'utilisation de matériaux biologiques pour cultiver les plantes afin d'éviter de polluer l'environnement avec des substances synthétiques nocives. L'agroécologie va plus loin, en considérant les terres agricoles comme un écosystème qui fournit des services tels qu'un sol fertile, de l'air et de l'eau, et en cherchant à préserver ces services et à travailler avec eux pour optimiser le rendement.

Les membres du mouvement agroécologique ont également critiqué le fait que l'agriculture biologique se développe à grande échelle et qu'elle soit reprise par de grandes entreprises qui éliminent peut-être progressivement les pesticides, mais qui encouragent fortement les monocultures, brûlent d'énormes quantités de combustibles fossiles pour alimenter leurs machines ou transporter les aliments d'un continent à l'autre, et qui paient mal leurs travailleurs.

L'agroécologie est également de plus en plus reconnue par des organisations internationales comme l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture. Des pays ont commencé à l'identifier comme une solution à l'insécurité alimentaire. En 2018, la Suisse a par exemple alloué 51% de ses fonds pour la recherche agricole pour le développement à des projets ayant une composante agroécologique, selon un rapport conjoint d'IPES-Food et de Biovision. Mais les projets pouvant être considérés comme totalement agroécologiques de A à Z restent minoritaires, précise le rapport.

Dans le même temps, d'autres groupes d'intérêts font pression. Le Parlement suisse a reporté il y a quelques semaines un projet de réforme agricole qui devait rendre l'agriculture suisse plus durable. Nick Jacobs, directeur du Groupe international d'experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES Food) basé à Bruxelles:

«L'agroécologie offre moins de possibilités de profit que les autres systèmes. C'est une manière décentralisée d'organiser les systèmes alimentaires, avec moins d'intermédiaires. Elle conserve davantage de valeur aux agriculteurs et aux communautés agricoles.

Elle ne permet pas de réaliser d'énormes profits comme le font les chaînes d'approvisionnement mondiales qui utilisent beaucoup d'intrants chimiques, par exemple, et qui peuvent être commercialisées à l'échelle mondiale avec des applications universelles. L'agroécologie est spécifique au niveau local et, si elle est appliquée correctement, elle ne peut pas être monétisée dans la même mesure par les grandes entreprises. C'est ce qui la rend si menaçante pour le statu quo.»

Le combat politique. L'agroécologie est considérée par beaucoup comme un combat politique. Paola Gioia:

«L'agroécologie concerne la manière dont la société valorise ceux qui produisent la nourriture. Sans eux, elle ne pourrait pas survivre puisque la nourriture est un élément fondamental pour les êtres humains. Il s'agit donc aussi de rendre la terre aux personnes qui la travaillent et la cultivent réellement.»

Selon les recherches menées par l'initiative sur l'inégalité des terres, 1% des propriétaires de terres agricoles utilisent 70% des terres agricoles mondiales. Les communautés d'agriculteurs représentent également environ 50% des personnes confrontées à l'insécurité alimentaire.

Compte tenu de l'importance des enjeux, le sommet initié par les Nations unies se présente comme le théâtre d'une bataille politique entre ceux qui souhaitent que les modèles agricoles existants soient juste modifiés et ceux qui veulent un remaniement plus radical de la dynamique du pouvoir entre l'agrobusiness et les petits agriculteurs.

Vers un compromis? Un modèle qui propose un compromis entre les objectifs écologiques et les objectifs économiques se dessine. L'intensification durable, comme on l'appelle, consiste à augmenter la production sur les terres cultivées existantes sans exercer de pression supplémentaire sur l'environnement. Beaucoup disent que c'est le modèle qui sera défendu à ce sommet.

Cette approche repose sur l'hypothèse que l'exploitation intensive des terres peut être compensée par la restauration et la conservation du reste. Séparer les deux pourrait conduire à des systèmes plus centralisés. Ce qui reviendrait à continuer à s'appuyer sur les monocultures, une pratique qui accélère la perte de biodiversité et la dégradation des terres.

Frank Eyhorn, PDG de Biovision, a un point de vue plus nuancé:

«Ajuster le système n'est certainement pas suffisant, mais en même temps, les systèmes agroécologiques sont encore comparativement petits et il faudra du temps pour les mettre à l'échelle, donc nous avons besoin des deux: des étapes incrémentales et une refonte agroécologique.»

Préparer le terrain pour l'échec. Certains craignent que l'impasse ne prépare le sommet à l'échec. «C'est une perte de temps que de se disputer pour savoir qui doit gagner ou qui est le meilleur. Ces deux approches peuvent être multijoueurs, se renforcer et se féconder mutuellement de manière massive», poursuit Frank Eyhorn.

Bien qu'elle n’attende rien du sommet, Paola Gioia se dit ouverte à la discussion avec les organisateurs du sommet pour laisser les groupes de défense des droits avoir plus d'influence sur les résultats du sommet:

«Nous ne voulons pas donner de légitimité à un processus qui va dans une mauvaise direction. Nous en avons parlé aux organisateurs du sommet. Jusqu'à présent, la direction prédéfinie n'a pas changé. Dans ces conditions, nous ne pouvons pas participer.»

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