«J’ai perdu foi dans le système»: le président du Conseil européen pour la recherche démissionne

Mauro Ferrari, en mai 2019, dans son adresse en tant que futur président de l'ERC. | European Research Council, DR

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Trois mois à peine après sa nomination, le scientifique italien Mauro Ferrari, président du Conseil européen pour la recherche (ERC), a claqué la porte de l’institution mardi 7 avril 2020, en pleine crise sanitaire. Dans sa lettre de démission, publiée par le Financial Times, il explique avoir échoué à impulser une réponse scientifique européenne coordonnée contre le coronavirus et indique avoir «perdu foi dans le système lui-même».

Pourquoi c’est important. L’épidémie a vu les pays du monde se replier sur leurs frontières nationales et gérer la crise sanitaire à leur échelle. Malgré de fréquents contacts et échanges d’informations, les pays de l’Union européenne n’échappent pas à la règle, et les politiques de réponse sanitaires comme les efforts de recherche et développement sont pour l’heure essentiellement nationaux. Après la crise des migrants, celle du coronavirus souligne la désunion de l’Europe.

Le contexte. Mathématicien italien formé aux Etats-Unis et pionnier de la nanomédecine en cancérologie, le Pr Mauro Ferrari (60 ans) avait été nommé à la tête du Conseil européen pour la recherche (ERC) le 1er janvier 2020, en remplacement du Français Jean-Pierre Bourguignon. Cette institution, qui se veut l’embryon d’un organisme scientifique européen, s’emploie à sélectionner et financer des projets de recherche, essentiellement fondamentale, sur la base de critères d’excellence.

Blocages internes. Dans sa lettre de démission, Mauro Ferrari motive sa décision par les blocages au sein-même de l’ERC face à sa tentative d’impulser un programme de recherche «top-down» d’en haut), en rupture avec les usages en vigueur. Il explique s’être mis à dos l’organe directeur de l’ERC, le Conseil scientifique, constitué de 21 dirigeants d’institutions scientifiques nommés par la Commission européenne.

La tentative de Mauro Ferrari de court-circuiter les oppositions internes en collaborant directement avec Ursula von der Leyen, la présidente allemande de la Commission européenne en poste depuis décembre (elle-même confrontée aux pesanteurs européennes et critiquée pour son manque de leadership), n’a pas eu plus de succès.

Le scientifique italien conclut:

«J’ai peur d’en avoir vu assez, aussi bien sur la gouvernance de la science que sur les opérations politiques au sein de l’Union européenne. (…) J’ai perdu foi dans le système lui-même. Et l’heure est aux actions décisives, ciblées, engagées.»

Le constat. Mauro Ferrari estime que l’Union européenne ne joue pas son rôle dans la crise du coronavirus. Il cite plusieurs éléments à l’appui de ce constat:

  • une absence de coordination des réponses à l’épidémie au sein de l’Union (certains comme les Pays-Bas ou la Suède ayant par exemple opté pour une stratégie quasi attentiste),

  • une «opposition récurrente» aux initiatives de soutien financier à la crise (une réunion de l’Eurogroupe organisée mercredi 8 avril à cet effet vient d’échouer),

  • les fermetures de frontières décidées de façon unilatérale,

  • une synergie «marginale» des différentes initiatives scientifiques prises par les Etats-membres.

Les réactions. La Commission européenne a confirmé la démission du Pr Ferrari le 8 avril et défendu son bilan en mentionnant que 18 projets de recherche et développement avaient été sélectionnés de manière accélérée dans la lutte contre le coronavirus.

Le 7 avril dernier, les ministres européens de la recherche, à l’issue d’une réunion informelle, ont par ailleurs validé une feuille de route européenne sur la lutte contre le coronavirus, élaborée par la Commission. Y figurent notamment l’instauration d’une task force scientifique et une intensification des efforts de coordination.

Dans un communiqué cité par Science Business, le parlementaire européen Christian Ehler, de nationalité allemande et très investi à la tête des initiatives, a estimé que Mauro Ferrari «n’avait jamais vraiment pris la mesure de la nature indépendante de l’ERC».

Toujours d’après Science Business, selon des sources internes anonymes, le Conseil scientifique de l’ERC, avec lequel Mauro Ferrari s’est trouvé en rupture, aurait lui-même demandé la démission de son président.