«On se croirait à l’âge de pierre»: l'école à distance vue par les parents

Image d'illustration. | KEYSTONE/DPA/Karl-Josef Hildenbrand

Lire aussi les réactions (souvent furieuses) des enseignants

Voici une sélection de 12 réactions de parents d’élèves romands reçues suite à notre éditorial «Ecole à distance: les profs ont-ils vraiment assuré?»

Nous avons anonymisé les témoignages, la plupart craignant des mesures de rétorsion à l’égard de leurs enfants. L’inquiétude et la déception semblent être les mêmes à Genève ou dans le Canton de Vaud, voire en France. Notons tout de même deux témoignages positifs, dont un à La Chaux-de-Fonds. Lisez aussi notre synthèse: Profs et parents en confinement, le grand malentendu.

Penser hors norme

«Je suis père de trois enfants au cycle à Genève, avec expérience plus ou moins positive de la pro-activité des enseignants pendant la crise. Merci pour votre excellent article. À mon avis, la question principale est pourquoi le DIP n’a pas été plus proactif en aidant tout le monde (profs et familles) pour pouvoir continuer la pédagogie malgré le défi. Je pense qu’une partie de la réponse - compte tenu du fait que nous ne sommes pas au Burkina Faso ou en Haïti - c’est l’incapacité à chercher et trouver des solutions. Quand tout s’écroule, il faut penser différemment, hors norme.»

Michele, Genève

On se croirait à l’âge de pierre

«Ce que nous avons vécu dans l’école publique vaudoise dans un établissement pourtant réputé de la Côte n’est guère mieux. J’ai trois enfants, voici un résumé:

  • 6 ans et demi en 3P: deux Zoom depuis le 13 mars pour souhaiter joyeux anniversaire à deux enfants mais aucun enseignement. Des fiches de maths et de français transmises par e-mail une fois par semaine. Nous, parents, avons dû faire l’enseignement. En comparaison, ma sœur dont les enfants de 6 et 8 ans sont en école privée: 3 à 4 Zoom par jour, devoirs non seulement en français et maths, mais aussi en géographie, histoire, anglais. Correction par les enseignants (nous avons au contraire dû tout fait nous-mêmes et n’avons jamais renvoyé les travaux).

  • 11 ans en 8P: un Zoom par semaine à partir de la troisième semaine de confinement. Devoirs postés sur Google ou TeamUp. Les enseignants ont posté les corrigés mais corrigé eux-même un nombre insignifiant de devoirs.

  • 13 ans en 9P: aucun travail pendant plus de 10 jours. Puis des devoirs et corrigés sur la plateforme TeamUp. À partir d’un mois à distance, Zoom 3 fois par semaine. Certains profs se sont donné la peine d’enseigner en postant une ou deux vidéos durant le confinement (prof d’arts visuels). La majorité d’entre eux ne l’a pas fait. La majorité des devoirs devaient être auto-corrigés. Quelques-uns ont été rendus aux enseignants et corrigés par ceux-ci.

Je suis extrêmement déçue du manque de guidance de la direction des écoles, de l’incapacité des enseignants à s’adapter, du manque de connaissance des outils informatiques des enseignants, du manque de créativité. On se croirait à l’âge de pierre.»

Leila, Vaud

Aucun devoir corrigé

«Je suis aussi assez insatisfaite de l’école publique. Mes deux enfants sont en 4P et 5P. Tout d’abord rien pendant toute une semaine, même pas les traditionnelles feuilles de devoirs qui étaient de toute façon déjà prêtes. Puis une avalanche d’exercices! Donnés par mail, sur des plateformes différentes entre la 4P et la 5P!

On doit tout imprimer nous-mêmes sans imprimante à la maison. On reçoit les liens le dimanche soir, donc impossible de commencer avant mardi après avoir imprimé au travail.

Et pas de Zoom avant fin avril! Et encore, un par semaine… AUCUN correctif si ce n’est ceux donnés avec les exercices, donc à nous de faire le travail. Une amie a même dû corriger elle-même l’épreuve cantonale faite en blanc… Et pour fixer les rares Zoom, la plateforme Doodle avec des publicités douteuses.»

Lætitia, Genève

Les profs se sont démenés

«Honnêtement, je n’ai rien à reprocher aux profs de mes enfants, qui se sont démenés pendant toutes ces semaines (par contre, moi, j’ai pas assuré, c’était dur). Sur Vaud, je trouve que Mme Amarelle [Conseillère d’Etat] a été une bonne cheffe de crise et le collège de mon grand nous a tenu informés. Les dispositions prises pour la rentrée étaient assez claires, je renvoie mes enfants à l’école [en étant] assez sereine, même si à la base j’étais perplexe sur l’utilité d’avoir 10 jours de cours sur les 4 prochaines semaines…»

Caroline, Vaud

45 minutes de travail par jour

«Merci pour cet article qui malheureusement reflète la réalité. J’ai deux enfants, le premier en année de matu et l’autre en année de certif dans la région de Morges. Leur année est finie, mais à quel prix?

La prof de biologie qui au bout de 3 semaines les contacte pour dire que la biologie n’est pas une branche aux examens de maturité (on ne savait pas encore que les examens seraient annulés) et donc qu’elle ne fera rien... Mais j’imagine qu’elle continue d’être payée.

Mon fils cadet “travaille” en moyenne 45 min par jour, aucun de ses profs n’a fait de cours à distance. La fille des voisins, un an plus jeune, travaille 4 h par jour avec des cours en visioconférence.

Je tiens toutefois à remercier le prof d’économie de mon aîné qui, lui, continue ses cours comme si rien n’avait changé… Cela permettra à mon fils de ne pas arriver avec de grosses lacunes en première année d’HEC l’année prochaine. Merci beaucoup!»

Karina, Vaud

Expérience remarquable à la Chaux-de-Fonds

«J’ai lu avec intérêt votre article sur les disparités entre enseignants. Je voudrais apporter mon propre témoignage d’un parent d’élève en 4H à La Chaux-de-Fonds. Le duo de maîtresses a effectué un job impeccable dès la fermeture des écoles. Le premier jour déjà, les enfants disposaient du programme pour les devoirs jusqu’à Pâques, avec toutes les fiches à remplir en format papier. Les corrigés étaient consultables sur Internet. Chaque enfant a rapidement été doté d’une adresse électronique. Mon fils a appris à écrire un mail, à répondre à ses maîtresses, qui suivaient vraiment au jour le jour les demandes, avec des encouragements et des compliments.

Après Pâques, les parents ont eu le choix de recevoir à nouveau une épaisse enveloppe avec le programme semaine par semaine, ou de consulter les fiches sur le Net.

Les enfants avaient des parcours personnalisés sur le site du Réseau pédagogique neuchâtelois, assortis des propositions de bricolage et de ressources complémentaires (émissions Brouhaha de la RTS, entre autres). La classe n’a pas été réunie par visioconférence, ce qui est normal à cet âge.

Les parents n’ont pas été oubliés, avec des messages réguliers par mail des maîtresses. Ou des communications par le Département cantonal et la direction des écoles, via l’application ProNote (sur smartphone).»

Christian, La Chaux-de-Fonds

Pauvre jeunesse!

«Votre enquête m’a beaucoup touchée! J’ai apprécié le parallèle avec les soignants. Vous êtes courageux de dénoncer de tels dysfonctionnements dans un domaine qui devrait être à la pointe de notre développement. Pauvre jeunesse!»

Françoise, Yverdon

Elèves en roue libre

«Cela fait du bien de lire - enfin! - un article qui ose s’en prendre aux dysfonctionnements de notre école publique durant cette crise. Ma fille, étudiante au gymnase vaudois, est en “roue libre” depuis le 16 mars. Après dix jours de silence radio, elle n’a eu que quelques cours par semaine (j’ai bien écrit “par semaine” et non pas “par jour”) et un ou deux travaux écrits en tout (en plus de 8 semaines). Un de ces travaux consistait à mettre en place un groupe de percussions pour le cours de musique. Evidemment, en temps de confinement, cela semble être une priorité.... Et quand le lundi de la “reprise scolaire” après deux semaines de vacances de Pâques je lui ai demandé son programme, elle m’a dit qu’elle avait un cours le mercredi matin...

Pendant ce temps, les enseignants du secondaire II touchent leur salaire, s’activent auprès de leurs syndicats pour défendre leurs droits et, pour nombre d’entre eux, s’opposer à la reprise des cours. Très peu, en revanche, s’inquiètent de l’évolution du niveau des connaissances de leurs élèves. On préfère blâmer les inégalités sociales pour justifier cette démission que de s’efforcer de mettre en place les mesures permettant à tous de progresser.

A un moment où de nombreux métiers ont continué à assurer le bon fonctionnement de notre société (services de santé, transports, poste, alimentation, etc.), où les indépendants craignent pour leur avenir lorsqu’ils ne voient pas leur monde s’effondrer, où des salariés sont menacés de chômage, l’attitude de nombre des enseignants du secondaire II, dont l’emploi et le salaire sont assurés, est inacceptable.»

Pierre, Vaud

De la fierté pour l’école Steiner

«J’ai lu avec plaisir votre article sur les profs confinés. Merci, à l’occasion, de citer aussi l’école Steiner de Genève où TOUS les profs de TOUS les niveaux (du jardin d’enfants à la classe de terminale du bac français) ont donné TOUS les cours en ligne (avec profs et élèves présents) avec des contenus NOUVEAUX (pas que des révisions) sur MOODLE dès le PREMIER LUNDI du confinement. J’ai ressenti une immense fierté et de l’émotion face à une telle mobilisation, une telle inventivité.»

Lisbeth, Genève

Des grands-mères plus numériques que les enseignants genevois!

«Pour vous résumer nos deux mois d’école à distance, c’est assez simple. Une plateforme Grasp sur laquelle des fiches et leurs correctifs sont à dispo, mais pour le reste, débrouillez-vous. Et surtout aucun enseignement complémentaire. En tout et pour tout, deux mails des enseignantes de nos enfants: le premier pour nous dire que l’école est fermée et le second pour dire que l’ «enseignement à distance» se poursuit. Un appel quand même pour prendre des nouvelles. Par contre, lorsque j’ai proposé une rencontre sur Zoom, pas de réponse...

Le mot d’ordre rabâché par le DIP «vos enfants ne sont pas en vacances» a bien percuté. On s’est démenés à leur trouver des cours en ligne avec des profs privés pour faire de l’anglais, de la musique, et heureusement que les grands-mères sont plus «numériques» que les enseignants genevois, car elles ont assuré la dictée de la semaine avec les cousins sur Houseparty et les cours d’allemand par FaceTime. Tout ça pendant qu’on se démenait pour gérer nos jobs respectifs, en finissant souvent tard le soir. Bref, de qui se moque-t-on? Ravie que vous souleviez ce sujet, vraiment!»

Caroline, Genève

6 heures d’école en 8 semaines

«Voici un retour de Lausanne :-) Mon fils en 11e niveau VP options maths physique a comptabilisé 6h d’activités scolaires sur ces 8 semaines de confinement. La palme de la nonchalance revient au prof de maths physique, justement: il a envoyé en début de confinement un scan du manuel de référence en invitant les élèves à faire des exercices. Sans indication après plusieurs semaines sur les thèmes ou exercices à travailler, les élèves lui ont écrit. Il a répondu de manière très sommaire. Autant dire que mon fils n’a fait aucun exercice. Après vérification, ce monsieur n’a pas eu de problèmes de santé et a une très bonne maîtrise des outils informatiques.»

Martine, Lausanne

Des vacances, la plupart du temps

«Enfin un média qui s’intéresse à cette question. Dans le canton de Vaud, GROSSES disparités également. Mes enfants sont dans deux gymnases (collèges) différents, l’un en dernière année (de matu) et l’autre en première année. L’aîné n’a tout simplement JAMAIS entendu parler de deux de ses profs (philo et biologie). Il a eu vaguement quelques exercices à faire en maths, a répondu à quelques questions en allemand sur le bouquin à lire, eu une visioconférence en français par semaine. Sinon c’était VACANCES la plupart du temps. Ma fille, quant à elle, a été submergée de dissertations, présentations et questionnaires à rendre, avec chaque semaine plusieurs cours à suivre sur Zoom. Franchement j’ai été assez choquée de ces différences et j’hésite à faire remonter ça au gymnase de mon fils. Par contre, même du côté de ma fille, plusieurs élèves ont décroché et ne suivent même plus les cours en ligne.»

Emmanuelle, Lausanne

Un système à l’agonie

«Pareil en France et merci de mettre les pieds dans le plat et de vous positionner du côté des parents, qui n’ont pas souvent voix au chapitre. Ma fille est une excellente élève (18 de moyenne), qui aime étudier. Elle a une relation riche avec certains de ses professeurs qu’elle admire et respecte pour leur savoir et leur engagement, mais elle s’ennuie au lycée du fait du rythme lent de la classe.

La semaine dernière, en tant que déléguée de classe, elle s’est émue du message d’une de ses camarades qui disait ne pas voir d’application possible des concepts vus en cours de philosophie dans la discussion quotidienne avec ses parents. Elle a envoyé un mail à son professeur pour relayer la solitude de certains élèves face à leur écran et proposé de créer de nouveaux formats de cours en disant que c’était une chance de pouvoir se réinventer en tant qu’élève et professeur. Douche froide en retour. Son professeur lui a écrit qu’une élève «n’était ni un coach  ni une autorité pédagogique» et ne pouvait donc faire aucune suggestion ou remarque à un professeur sur sa manière d’enseigner!  Elle a été très blessée et déçue de cette réaction, qui en dit long sur la rigidité d’un système à l’agonie.

Au final, en huit semaines, elle aura eu seulement deux cours en visio (dont un d’anglais où la professeure ne savait pas faire marcher le micro), quelques devoirs à rendre (notés ou pas, mystère) et beaucoup de temps seule, sans consigne. Sa prof la plus assidue? La prof de danse, qui se bat pour faire reconnaître sa pratique.

C’est le moment de réinventer, de proposer, en partant d’une situation objectivée. Pas simple…»

Sophie, Brest