Couloirs humanitaires en Ukraine: l'illusion d'une solution idéale

Des personnes traversent un pont détruit alors qu'elles fuient la ville d'Irpin, située sur la ligne de front, dans la région de Kiev le 7 mars 2022. | Keystone / EPA / Roman Pilipey

Depuis le lundi 7 mars, Heidi.news invite à prendre de la hauteur par rapport à la guerre en Ukraine et son flot incessant d'informations. Pour cette «semaine des spécialistes», nous sommes partis à la recherche d’esprits aiguisés pour nous aider à mieux comprendre ce qui se joue là, sous nos yeux, à notre porte. Françoise Duroch est responsable de l’Unité de Recherche en Pratiques Humanitaires (UREPH) de MSF Suisse et Maelle L’Homme, chargée de recherche au sein de cette unité.

«Couloir humanitaire». En quelques jours à peine, ces deux mots se sont imposés dans les prises de parole publiques au sujet de l’Ukraine, évoquant l’illusion d’une solution idéale aux souffrances des populations prises au piège dans les villes encerclées par les forces russes. Or, l’impérieuse nécessité de soutenir toute initiative qui vise à permettre aux civils qui le souhaitent de fuir une zone de combats ne doit pas occulter l’instrumentalisation politique dont les couloirs humanitaires sont quelquefois l’objet, ni d’ailleurs la complexité de leur mise en œuvre. En effet, l’histoire récente nous enseigne que l’on aurait tort de fonder trop d’espoir dans un droit de passage éphémère et restreint, dont le respect est soumis au bon vouloir fragile des parties au conflit.

Faire et défaire: quelle protection pour les populations civiles?

L’incrédulité a vite laissé la place à un sentiment de malaise. Ceux-là mêmes qui bombardaient il y a quelques jours les quartiers résidentiels de Kharkiv, Kyiv, Marioupol et Soumy demandaient hier aux habitants de ces villes de leur faire confiance pour les mettre à l’abri… dans un pays ennemi. Nonobstant cet élément essentiel, les annonces d’ouverture de couloirs humanitaires auraient presque réussi à nous faire oublier que c’est parce que des hôpitaux et des civils ont été pris pour cible, des villes entières privées d’eau, de nourriture, d’électricité et d’assistance humanitaire, qu’on en vient à exiger que les populations piégées dans cet enfer soient autorisées à en sortir. A cela, s’ajoute l’exil de plusieurs millions d’Ukrainiens et un nombre croissant de pertes civiles.

La situation n’est malheureusement pas sans rappeler quelques épisodes sombres de l’histoire. Grozny (décembre 1999), Alep (juillet 2016), Rubkan (février 2019). A chaque fois, les couloirs humanitaires ont servi à dissuader la population de résister, en ne lui laissant pas d’autre choix que de fuir, et à imputer parfois au passage la responsabilité de cet exil forcé aux rebelles refusant de se rendre.

L’alibi humanitaire

A chaque conflit sa rhétorique «humanitaire», souvent vague et quelquefois convenue, malgré le fait qu’elle puise sa légitimité dans un droit international censé garantir la protection d’un espace d’humanité en temps de conflit. Bien qu’elle n’existe pas en droit, la notion de couloir (ou de corridor) humanitaire n’échappe pas à ce principe, puisqu’elle fait référence à la nécessité de distinguer populations civiles et objectifs militaires, pierre angulaire des Conventions de Genève. Mais pour les belligérants, les couloirs humanitaires auxquels ils consentent servent aussi à redorer leur image et parfois à renforcer leur crédibilité aux yeux de la communauté internationale, lorsqu’ils ne sont pas purement et simplement mis au service d’intérêts politiques.

D’autre part, et parce qu’ils touchent directement à des enjeux de contrôle du territoire, les couloirs humanitaires ont un impact direct sur la dynamique globale des conflits, a fortiori lorsqu’il s’agit de mettre en place des mécanismes de transfert de population qui bousculent les rapports de force. Il n’est hélas pas nécessaire d’aller chercher bien loin pour trouver des exemples de crises où la mise à l’abri des populations civiles a plutôt servi les stratégies de guerre, soit en forçant la population d’une zone rebelle à revenir s’installer en zone gouvernementale, soit en faisant d’une ville évacuée une cible légitime, soit enfin, et dans le pire des cas, en utilisant les civils comme boucliers humains pour sanctuariser des positions militaires.

Au-delà des mots

Qualifier un territoire ou une trêve d’«humanitaires», c’est aussi affirmer, en creux, qu’en dehors de cet espace ou de ce moment, l’impératif de sauver des vies humaines ne s’applique pas. Aussi, l’interrogation doit porter sur qui décide, et sur quelles bases, du tracé du couloir, de la date et de l’heure exactes de son expiration, et qu’advient-il ensuite des populations qui ont choisi de ne pas l’emprunter? Le droit des personnes à fuir une zone d’affrontements armés n’a de sens que si l’accès sans entrave des organisations humanitaires est garanti pour assister celles et ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu fuir.

Dès lors, se demander ce qui motive un belligérant à proposer aux populations civiles du camp adverse de venir chercher refuge sur son propre territoire ne relève pas seulement d’une obligation morale de résister à la propagande. A plus long terme, il s’agit aussi de ne pas participer à la banalisation de la rhétorique humanitaire qui fait perdre aux mots leur sens et aux actes leur portée. Rester lucide nous impose d’évaluer la pertinence des couloirs humanitaires à l’aune des bénéfices attendus pour les populations concernées, et ce dans leur ensemble.

Enfin, l’ouverture de couloirs humanitaires est avant tout le signe d’une situation dramatique, un appel ultime à préserver les populations civiles d’une catastrophe en cours. Ces couloirs ne peuvent donc être réduits à une mesure de protection dissociée de la menace dont elle est issue: un scénario de guerre totale dans lequel la priorité devrait être de faire cesser les attaques indiscriminées.