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Spectacles et festivals: «Alain Berset, vous m’êtes cher mais votre manque de clarté va me coûter cher»

Michael Drieberg

Le 12 août, le Conseil fédéral a prolongé l'interdiction des manifestations de plus de 1000 personnes jusqu’à la fin septembre. Dès le 1er octobre, elles seront à nouveau autorisées, mais sous réserve d’une autorisation du canton. Un "mais" qui horripile Michael Drieberg, patron de Live Music Production et fondateur du festival Sion sous les étoiles. Ce maître du divertissement, également exploitant de la salle Métropole à Lausanne, dénonce un manque de clarté qui aura de lourdes conséquences.

Cher Monsieur Alain Berset,

Vous êtes entré dans ma vie au mois de mars et depuis, vous ne l’avez jamais quittée. Pas un jour sans que je ne guette votre visage devenu familier, vos petites phrases désormais cultes, et votre gestuelle paternaliste et rassurante.

Je ne suis pas le seul à être suspendu à vos décisions, ou plus précisément aux décisions du Conseil fédéral. Toute ma profession, à l’arrêt et sans revenu depuis le mois de mars, vit dans la peur de ne plus pouvoir travailler et l’angoisse du futur.

«Vous avez autorisé la réouverture des maisons closes avant celle des théâtres. Bonne chance pour le traçage des clients.»

Vous me direz que c’est le cas pour toute la Suisse mais je vous rétorquerais que nous avons été, dans l’industrie du spectacle et l’événementiel, les premiers à devoir fermer et nous sommes les derniers à toujours l’être. Vous avez même autorisé la réouverture des maisons closes avant celle des théâtres. Je vous souhaite bonne chance pour le traçage des clients.

Les rassemblements festifs, récréatifs ou militants regroupant des milliers de personnes prolifèrent dans toute la Suisse mais nous, organisateurs professionnels, nous n’avons toujours pas le droit d’organiser nos concerts.

Je dois vous avouer que lors de la dernière conférence de presse du Conseil fédéral, j’avais mis ma plus belle chemise, comme si nous allions pouvoir fêter la libération, et j’ai écouté religieusement chacun de vos mots.

Mais j’ai tout de suite vu à votre air embarrassé que ce n’était pas le Alain Berset des grands jours qui parlait, plutôt le représentant du Conseil fédéral qui devait exprimer au nom de tous un point de vue qui n’était pas forcément le sien. Le fameux fédéralisme helvétique, ou l’art du compromis, dans toute sa splendeur.

Il faut en avaler des couleuvres, pour qu’après avoir dit:

  • que vous ne préconisiez  aucun retour aux grands rassemblements avant mars 2021,

  • que certains membres de la task force recommandaient un durcissement des mesures avec une limite des rassemblements à 100 personnes,

  • que la grande majorité des cantons souhaitait un statu quo à 1’000 personnes jusqu’à décembre 2020,

… vous puissiez annoncer sans état d’âme le retour des grands rassemblements sans plus aucune limite à partir du 1er octobre!

«Par quel lobby avez-vous été touché pour dire l’exact contraire de ce que tout le monde pense?»

Vous êtes contre, la task force est contre, la majorité des cantons est contre, mais vous, enfin le Conseil fédéral, vous l’autorisez quand même.

Par quel miracle, excusez le lapsus, par quel lobby, avez-vous été touché pour dire tout haut l’exact contraire de ce que tout le monde pense tout bas, et pourquoi cette date tombée du ciel du 1er octobre et non du 1er septembre?

Vous vous concertez avec les cantons pour édicter ensemble les mesures restrictives à prendre: distanciation, masque obligatoire, traçage des spectateurs, prise de température, circulation, fermeture des bars, suppression des entractes, etc. Autant de mesures que toute l’Europe a déjà mises en place et qui ne vont être validées en Suisse que le 2 septembre, nous privant d’un mois supplémentaire d’activité et qui nous obligerons sans doute à annuler au dernier moment des dizaines de grosses manifestations.

Alors le Conseil fédéral préfère passer la patate chaude aux cantons. Rappelez-vous que les cantons eux-mêmes n’ont pas voulu de cette réouverture prématurée, ces derniers ayant déjà la latitude, en fonction de la situation sanitaire, d’autoriser ou non les manifestations dans leur propre canton.

Est-ce que l’épisode ubuesque où le canton de Genève ferme ses discothèques alors que Vaud les autorise en même temps va se répéter à chaque spectacle, plongeant les artistes, les organisateurs, les prestataires techniques et surtout le public dans le doute et l’expectative sur la tenue ou non de la manifestation?

Et je n’évoque même pas les pertes financières générées sans espoir de rattrapage par une interdiction qui peut survenir au dernier moment et être différente d’un canton à l’autre.

«Qui va croire qu’au 1er octobre la situation sanitaire sera meilleure qu’aujourd’hui?»

Sans préjuger des compétences des cantons, force est de constater que toutes les manifestations ne sont pas considérées de la même façon. Ce sera au canton de juger si un concert assis en salle est plus risqué qu’une manifestation en plein air, tout comme un match de foot, de hockey ou un train bondé.

Si un cluster est détecté par exemple lors d’une manifestation sportive, est-ce que l’interdiction de rassemblement va alors impacter automatiquement les spectacles, ou inversement  (puisque l’on peut très bien allez voir un match un jour et un spectacle le lendemain)?

Devons-nous sortir nos employés du régime des RHT pour les faire travailler sur ces concerts à venir, faire de la publicité, payer les artistes, engager des frais de voyage, de logements, de technique, vendre des billets, etc., pour qu’au dernier moment nous devions annuler – et régler avec nos seuls deniers! –  nos manifestations? Alain Berset, vous m’êtes cher mais votre manque de clarté va me coûter cher.

Qui va croire qu’au 1er octobre, avec le retour des vacances, la reprise des classes et la récente interdiction du télétravail pour les employés frontaliers (sous peine de devoir payer les charges sociales en France) la situation sanitaire sera meilleure qu’aujourd’hui? Pourquoi donner de faux espoirs aux milieux culturels?

Lors de la prochaine conférence de presse, je rêve de vous retrouver, serein, décidé et en phase avec vos convictions, fier d’annoncer que le Conseil fédéral a repris la main sur ce sujet et énumérer les décisions peut-être plus fermes, mais toujours visionnaires pour l’ensemble de notre belle Suisse et permettre ainsi à l’ensemble de notre profession d’avoir une ligne forte et une visibilité claire pour les mois à venir.

Alors que l’avenir s’annonce bien incertain pour l’industrie du divertissement, il convient de se souvenir qu’en 2019, plus de 6 millions de personnes (presque la totalité de la population) ont participé à nos événements et attendent avec impatience de pouvoir à nouveau rire, danser, chanter, s’émouvoir, et partager toutes ces sensations avec d’autres.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.