Accepter la confiance des citoyens en temps de pandémie: prudence, prudence

Samia Hurst-Majno

Samia Hurst-Majno est médecin, professeure de bioéthique à l’université de Genève et membre de la task force Covid-19 de la Confédération, où elle pilote le groupe d’experts sur les questions éthiques, juridiques et sociales. Dans cette tribune, d’abord parue en anglais sur le blog du Journal of Medical Ethics, elle invite les décideurs internationaux à être clairs sur ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas faire, afin de préserver la confiance de leurs concitoyens.

Beaucoup de mesures de réponse à la pandémie, de la distanciation physique au confinement, reposent sur une coopération de la population pour leur mise en œuvre effective. Elles nécessitent que les citoyens aient une confiance suffisante envers les autorités scientifiques et politiques pour accepter d’en suivre les instructions et les recommandations. On sait par exemple que la confiance dans les autorités médicales et politiques est un bon prédicteur, parfois le principal, de l’acceptation des recommandations vaccinales. Quand le respect de mesures de santé publique nous demande des sacrifices personnels, comme de ne pas voir nos proches, nous mettre en danger ou perdre notre gagne-pain, le niveau de confiance doit être très élevé. Nous devons aussi avoir confiance que les autres vont aussi jouer le jeu, sans quoi la coopération sera bien plus difficile à maintenir dans la durée.

En temps de pandémie, la confiance est pourtant particulièrement fragile. La peur accentue nos biais de groupes et cristallise la méfiance intergroupe. L’expérience de discriminations antérieures peut aussi miner la confiance du public. Les difficultés considérables auxquelles se trouvent confrontées les individus et les communautés peuvent faire surgir l’idée qu’il faut un coupable, conduire à la recherche de boucs émissaires dans la communauté ou parmi les figures d’autorité. Les informations évoluent sans cesse au fur et à mesure des données disponibles, ce qui peut également saper la confiance dans l’idée que autorités savent ce qu’elles font ou disent la vérité.

La confiance est donc mise en péril au moment précis où il faudrait qu’elle soit à son maximum. Comprendre sur quoi repose cette confiance, et comment la préserver, est donc un volet essentiel de toute réponse à une pandémie.

La confiance n’est pas un blanc-seing

D’après les vues influentes de la philosophe Onora O’Neill, nous accordons notre confiance quand nous pensons qu’un agent fera une chose spécifique de manière compétente, fiable et honnête. Plutôt qu’une transparence complète, souvent illusoire, la confiance repose sur une communication fidèle des objectifs et des actions mises en œuvre pour les atteindre, ainsi que du niveau de compétence, de fiabilité et d’honnêteté qu’il est possible d’attendre. L’accent est mis, non sur la confiance («trust»), mais sur le fait de la mériter («trustworthiness»). De ce point de vue, chacun doit s’assurer qu’il est digne de confiance, c’est-à-dire capable de réaliser ce qui est attendu avec compétence, fiabilité et honnêteté. Puis il doit le faire savoir. La confiance naît de la conviction qu’il est raisonnable d’accorder sa confiance.

J’aimerais maintenant mettre en lumière un aspect souvent négligé de cette conception. Maintenir la confiance exige de nous des choix responsables quand nous décidons d’accepter, ou de refuser, la confiance. Pour Onora O’Neill, la confiance repose sur les attentes. Nous nous rendons compte de cela lorsque nous faisons les choix parfois très précis d’accorder ou non notre confiance. En tant que médecin, et comme beaucoup de mes confrères, j’ai dans mon entourage proche un grand nombre de professionnels de santé. Je suis heureuse de dire que je n’hésiterais pas à leur confier ma vie en cas de problème médical. En revanche, il y en a parmi eux à qui je ne confierais pas une lettre à mettre à la poste. C’est tout à fait normal: nos attentes ne sont pas les mêmes envers tout le monde, et se fondent sur nos expériences. Nous ne donnons pas de blanc-seing – nous accordons notre confiance à certains individus pour réaliser certaines actions.

Refuser les attentes irréalistes

Si la confiance repose donc sur nos attentes et notre conviction qu’elles seront comblées, cependant, cela signifie que des erreurs sont possibles. Tous les médecins le savent bien. Il n’est pas rare que des patients viennent nous consulter avec des attentes irréalistes. Ils nous accordent leur confiance parce qu’ils croient, par exemple, que nous serons en mesure, de façon fiable, honnête, et compétence, de les rendre immortels – ou au moins de chasser la mort à chaque fois qu’elle se présentera. Se montrer digne de confiance ne peut pas exiger de satisfaire de telles attentes. Cela exige au contraire que nous clarifions de manière loyale – et avec tact – que nous ne le pourrons pas. Quiconque accepterait cette confiance serait condamné à la trahir. Celui qui refuse cette confiance, en expliquant pourquoi, se montre davantage digne de confiance: il se montre capable de nous faire savoir dans quelles conditions il est possible de lui accorder notre confiance.

Dans une pandémie, les attentes irréalistes sont très fréquentes. On espère que la maladie va s’effacer d’elle-même, que la médecine va promptement trouver un remède, que les risques disparaîtront du jour au lendemain, que les décideurs seront omniscients et prendront des mesures sans effets secondaires pour personne. Accepter de telles attentes, c’est se condamner à trahir la confiance accordée, et fragiliser un peu plus un niveau de confiance déjà fragile. Pour se conduire de façon responsable, il faut identifier et reconnaître l’existence de ces attentes irréalistes, et expliquer en quoi elles le sont. L’exercice politique est périlleux, même en temps normal. Mais il constitue la marque des agents responsables dans les périodes difficiles.