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Une app codée par des étudiants aide les disparus du Covid ou de la migration à retrouver une identité

Derrière chaque dépouille qu'on ne parvient à identifier, ce sont des familles entière qui restent dans l'attente et ne parviennent à faire leur deuil. | MUHAMMED MUHEISEN/AP/KEYSTONE

C’est un triangle des Bermudes où sombrent à jamais certains drames de la migration. Comment redonner un nom et une histoire aux corps anonymes retrouvés en Méditerranée – et prévenir leurs proches? Sur l’impulsion du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), des étudiants des écoles d’ingénieurs INSA (Institut national des sciences appliquées), en France, ont développé au printemps 2020 — en plein confinement — des outils numériques pour faciliter la traçabilité des corps du lieu de leur découverte à celui de leur inhumation. Leur application a aussi été utilisée face à une première vague de Covid-19 particulièrement meurtrière, notamment en Amérique du Sud, où les systèmes de santé de certains pays se sont effondrés.

Pourquoi c’est une question de dignité. Lorsqu’une dépouille est retrouvée en mer, elle ne porte pas toujours de papiers. Même lorsque c’est le cas, il peut s’agir de faux ou d’emprunt, tant les chemins de la migration sont dangereux et croisent ceux de la criminalité et de l’esclavagisme. C'est une situation difficile, car souvent les familles ne savent pas si leur proche est mort ou vivant. Qu’il s’agisse de Covid-19 ou de migration, des outils numériques peuvent aider les autorités et les acteurs humanitaires à prendre contact avec les familles… qui pourront enfin faire leur deuil, dignement.

Le point de départ. Il est parti d’un besoin concret. José Pablo Baraybar, anthropologue légiste, coordonne depuis 2017 le travail forensique de la délégation régionale du CICR basée à Paris. Leur travail est aussi difficile qu’essentiel: redonner une identité aux morts anonymes, qu’il s’agisse de conflits armés ou des disparus de la migration en Méditerranée. Il explique à Heidi.news:

«Les ONG qui envoient des bateaux en Méditerranée (on peut penser au Ocean Viking de SOS Méditerranée, à qui nous avons consacré une exploration, ndlr) permettent de sauver des vies, mais ils découvrent aussi des cadavres. Le gros problème, c’est que tous les navires de ce genre ne disposent pas de chambre froide qui permettrait de rapporter ces corps en bon état dans un port. D’où le besoin, qui est de pouvoir photographier à bord avec un simple téléphone les dépouilles lors de leur découverte, leur assigner un identifiant unique, et de pouvoir remettre ces informations aux autorités une fois à terre.»

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En Italie par exemple, un Bureau des personnes disparues est ensuite chargé de faire le lien entre les autorités locales dans le cadre des enquêtes liées à des disparitions et à l’identification de corps anonymes. C’est dire si l’enjeu est colossal: il en va de la possibilité pour des familles de faire enfin le deuil d’un proche dont elles étaient restées sans nouvelles. D’un bout à l’autre de la chaîne, des outils numériques peuvent faciliter ce travail.

Le projet étudiant. Pourquoi mener ce projet avec les écoles d’ingénieur INSA en particulier? Jose Pablo Baraybar illustre: «Le monde est petit. J’ai découvert que nous avions une amie commune, juriste dans une ONG, avec Samuel Kenny, chargé de communication à l’INSA. De fil en aiguille, on a eu l’idée de proposer à des étudiants de coder les applications répondant à ce besoin.»

Le projet a notamment été proposé à des étudiants de la spécialité télécom de l’INSA Lyon à l’automne 2019. Adèle Prouvost, 21 ans, fait partie du groupe de sept étudiants qui ont répondu présents pour y participer dans le cadre d’un cours d’informatique:

«Il n’est pas rare que les organisations humanitaires nous proposent de mener des projets avec eux, mais ici, cela a été fait directement dans le cadre des cours. Nous avions le choix entre répondre à l’appel d’offre du CICR, à un autre de Handicap International, ou encore de proposer un projet personnel. Certains camarades ont ainsi choisi de développer un jeu vidéo.»

Pierre François est Maître de conférence à l’INSA de Lyon, et a encadré l'initiative. Il explique: «Elle a été menée comme un projet industriel. Ce sont de très bons étudiants, il n’y a pas eu de problème d’ordre technique. Mais il nous a fallu de nombreux échanges avec le CICR pour être sûrs de produire des applications correspondant à leur besoin.»

Adèle Prouvost explique le principe de Dividoc, la première application développée: «L’app devait fonctionner sur smartphone et être la plus simple possible. Elle permet de prendre en photo une dépouille qui viendrait d’être découverte. La géolocalisation de celle-ci est enregistrée et un tag unique est alors généré.» Elle précise un détail de confidentialité important:

«Les photographies n’apparaissent jamais dans une quelconque base de données. Ces fichiers sont zippés et chiffrés avant d’être remis aux autorités, qui consignent précieusement ces identifiants. L’idée est de s’assurer que ces informations soient disponibles pour l’identification des corps plus tard.»

Les étudiants n’ont pas été conduits à voir d’images difficiles dans le cadre de ce travail, les tests de l’app ayant été assurés par le CICR. Malgré tout, certains aspects du travail ont été difficiles. Adèle Prouvost:

«Il n’y avait pas besoin de photographie pour saisir toute la violence du sujet. Nos échanges avec le CICR nous faisaient comprendre de façon crue les cas d’usage que devait gérer l’app. Par exemple, dans le cas d’un corps qui auraient été coupé en deux en passant à travers une hélice, faut-il remplir un ou deux formulaires?»

Ce que la pandémie a changé. La première mouture de l’application développée par les étudiants lyonnais a pu être expérimentée en Grèce en avril 2020. Mais avec la première vague de coronavirus, des priorités encore plus urgentes sont apparues pour le CICR. José Pablo Baraybar décrit:

«La vague de Covid-19 est arrivée et a frappé avec une intensité inédite certains pays d’Amérique du Sud. Les systèmes de soins se sont effondrés. A Guayaquil, en Equateur, des corps pouvaient rester des jours entiers dans les rues, tant les services funéraires étaient débordés. Dans une telle situation d’urgence, les corps peuvent être ensevelis dans des fosses communes… Nous avons donc eu l’idée de développer une seconde app, en miroir, qui permette aux familles de savoir a posteriori où a été inhumé un défunt.»

Les étudiants ont donc développé une seconde application, baptisée Divimap, basée sur le même principe. «Quand le corps est enterré, le fossoyeur peut alors saisir le tag unique lié au corps, et géolocaliser son lieu d’inhumation. L’idée est de permettre l’accès à un registre des victimes, afin de permettre aux familles de retrouver où ont été enterrés leurs proches, et de vivre leur deuil dignement», précise Adèle Prouvost.

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Le vécu des étudiants. Lors du développement de ces apps au printemps 2020, la situation était extraordinaire pour tout le monde, y compris ces étudiants, qui ont travaillé confinés dans leurs studettes tout en suivant les autres cours. Adèle Prouvost décrit:

«C’était particulièrement intense, car on a bouclé le travail en très peu de temps. L’autre aspect difficile tenait au confinement. Nous ne connaissions nos camarades que depuis la rentrée de l’automne 2019. Mener un tel projet en étant isolé chacun chez soi pendant une pandémie quelques mois plus tard n’avait rien d’évident. Mais l’utilité concrète du projet m’a convaincue qu’on avait fait le bon choix en répondant à l’appel à l’aide du CICR.»

«Les étudiants se sont mis la pression. J’ai dû leur demander à plusieurs reprises de cesser de travailler les week-ends, mais j’ai rapidement compris qu’ils continuaient à travailler en cachette», illustre Pierre François. Attentif au bien être de ses étudiants, ce dernier précise toutefois avoir demandé à la direction de l’école «la création d’une cellule de soutien psychologique» qui puisse suivre de façon confidentielle les étudiants qui en auraient exprimé le besoin.

Pourquoi retrouver les familles est difficile. Ces problèmes ne datent pas de la pandémie, rappelle José Pablo Baraybar. Dans la plupart des cas, les enquêteurs ne savent pas par où commencer pour retrouver la famille d’un mort.

«C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin, car les approches déployées par les autorités pour l’identification, qu’il s’agisse par exemple d’empreinte digitale ou de test ADN, ne peuvent être que comparatives. Or les disparus de la Méditerranée peuvent venir de n’importe quel pays d’Afrique, voire du Bangladesh ou du Pakistan. Si on ne sait pas par où commencer, c’est une tâche presque impossible.»

Il précise toutefois que le rôle du CICR n’est pas d’identifier les corps, mais d’aider les autorités à le faire. L’idée: construire des listes d’hypothèses pour guider ce laborieux travail de rapprochement. «Lors des désastres humanitaires aux Balkans ou au Rwanda, le CICR a organisé des ‘clothing expositions’ pour exposer les vêtements et effets personnels des défunts, afin que les familles puissent retrouver leurs proches sans avoir à examiner les corps», évoque le coordinateur forensique.

Les tests ADN, l’une des approches souvent déployées, ne sont pas une solution miracle, rappelle-t-il. Comme elles imposent de réaliser des comparaisons, elles ont un énorme inconvénient: celui de décevoir les familles en cas de non-concordance.

«On ne peut pas aller prélever des échantillons ADN dans toutes les familles sans nouvelles d’un proche parti sur les voies de la migration. D’abord pour des raisons de coûts du séquençage ADN, mais également pour des raisons humaines: cela nourrit de très fortes attentes chez ces familles. C’est une responsabilité énorme.»

Les besoins technologiques du CICR. Ce n’est pas le seul projet à avoir fait plancher des étudiants des INSA. A l’INSA de Toulouse, ils ont œuvré à un logiciel de traitement d’images visant à traiter les photographies des disparus pour les rendre plus présentables. A l’INSA de Rouen, d’autres ont travaillé sur une application facilitant la reconstitution des histoires individuelles à partir des réseaux sociaux.

Pourquoi travailler avec des acteurs universitaires? Le coordinateur du CICR détaille: «Travailler avec l’industrie aurait été compliqué, car il nous aurait fallu définir beaucoup de choses en amont. Or, nous ne sommes pas spécialistes des technologies, et c’est en échangeant dans le cadre de ces projets que nous avons déterminé ce qui pourrait nous être utile.»

José Pablo Baraybar est pragmatique: «Le CICR a besoin d’une boîte à outils numériques, et c’est un besoin qui de date pas d’hier. En 2017, lorsque nous avons commencé à enquêter sur le naufrage du 19 avril 2015 au large de la Libye, nous avons découvert que les procédures et outils à disposition des enquêteurs étaient insuffisants.» Il glisse:

«On pense souvent à des feuilletons comme les Experts ou NCIS, mais je peux vous assurer que sur le terrain, on en est très loin. Les données sont souvent très fragmentaires.»

Pierre François, qui a encadré les étudiants lyonnais, souligne: «C’est incroyable que nos capacités technologiques n’aient pas encore été vraiment exploitées dans ce cadre. Pour nous, c’était une source de motivation.»

Les choses commencent toutefois à changer, note le coordinateur forensique. «Depuis trois ans, nous collaborons avec l’Université de Buenos Aires sur des techniques mathématiques d’analyse de graphe et de réseaux complexes, qui visent à faciliter ces recherches. Nous travaillons aussi avec l’Université de Floride du Sud, l’une des rares où le département de sciences forensiques dispose d’une body farm où est étudiée la décomposition des morts au cours du temps.» Il précise l’idée:

«Ce serait de pouvoir construire un modèle informatique de ces phénomènes, et de pouvoir l’appliquer à la photographie d’un mort pour afin de rendre son image plus présentable et plus conforme à qui il était de son vivant.»

La suite. Les prototypes développés par ces étudiants vont désormais être éprouvés sur le terrain dans la durée, ce qui permettra de les perfectionner. «Les navires humanitaires, bloqués pendant plusieurs mois en 2020, ont pu repartir en mer, avec des smartphones munis de l’application de l’INSA Lyon à bord», indique José Pablo Baraybar.

Le CICR mène en tout cas des projets humanitaires avec plusieurs écoles d’ingénieurs en Europe. En Suisse, l’initiative «Engineering Humanitarian Aid» était lancée fin 2020 en partenariat avec l’EPFL et l’ETH Zurich.

Les ingénieurs du futur seront-ils un modèle d’engagement dans les défis de notre époque? Adèle Prouvost résume:

«On nous donne une formation technique pointue, mais il ne faut pas oublier que le métier d’ingénieurs a aussi une dimension humaniste.»

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