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Le numérique modifie certains paradigmes de l'art

Les professeurs Yaniv Benhamou, Anthony Masure, Sarah Kenderdine et Françoise Benhamou (de g. à dr.) sur la scène d'Uni Dufour, à Genève. | Photo Heidi.news (DR)

Une intelligence artificielle qui reproduit un tableau de Rembrandt, une autre capable d’improviser un texte et d’interagir avec des comédiens, des circuits économiques bouleversés, des rapports entre artistes et publics modifié… la place, le rôle et l’essence-même de la création artistique en sortent-ils repensés? La culture, comme l’ensemble du monde, n’est plus la même depuis le passage à l’ère numérique. Des experts en ont discuté mardi à l’Université de Genève, dans le cadre du cycle de conférences «Parlons numérique».

De quoi on parle. Après une réflexion sur l’IA et l’automatisation des métiers, place à la culture. Dont l’accès est facilité par sa numérisation, énonce le modérateur de la soirée, le professeur Yaniv Benhamou, de la Faculté de droit de l’Unige. La digitalisation permet également de nouvelles expériences pour le public, offre de nouvelles techniques aux créateurs et force à repenser la production.

Mais «certains vont également rappeler les défis que cela soulève», poursuit Yaniv Benhamou, et d’énumérer les questions de droit, d’authenticité, de titularité d’une œuvre, de la rémunération des artistes ou encore la réappropriation du domaine public. Et de lancer la discussion, qui se déroulera «essentiellement sous le prisme technologique et socioéconomique»:

«La numérisation est aussi cette question: comment appréhender aujourd’hui la matérialité d’un objet? Pour répondre à ces interrogations, nous devons envisager le phénomène dans toute sa complexité.»

Des experts... Ont été conviés à cette conférence:

  • la professeure Françoise Benhamou, de l’Université Paris XIII et présidente du Cercle des économistes,

  • la professeure Sarah Kenderdine, directrice du Laboratory for Experimental Museology de l’EPFL,

  • le professeur Anthony Masure, responsable de l'Institut de recherche en art et en design à la HEAD de Genève.

… et des provocations. Anthony Masure, justement, a bousculé l’assistance et les idées reçues en présentant «cinq provocations», comme autant de manières de montrer que le rapport entre culture et numérique peut être envisagé de multiples façons.

  1. L’histoire du numérique invite à en finir avec la notion d’innovation. Ne serait-ce que parce que cela fait désormais des décennies que les artistes ont intégré le numérique à leur création et qu’il n’y a, en ce sens, plus rien d’innovant.

  2. Les technologies ne sont pas des outils. Tout du moins ne sont pas que des outils au service de l’économie et qu’elles peuvent aussi être utiles à la création.

  3. Il est de plus en plus difficile de distinguer art, pop culture et jeu vidéo. Et de prendre pour exemple le jeu Fortnite, au modèle économique particulier ou encore les CryptoPunks (des collections de NFTs).

  4. Le machine learning ne remplacera que les mauvais artistes.

  5. La blockchain rendra la marche de l’art moins capitaliste. Un comble alors que les cryptomonnaies qui lui sont intimement liées sont principalement décriées pour leur essence spéculative. Que reconnaît Anthony Masure, tout en estimant qu’il est possible d’en faire meilleur usage.

La parabole d’Esope: le remède. Mais trêve de provocations et place à la réalité économique de la digitalisation de la culture. Et à ses conséquences. Pour Françoise Benhamou, le numérique est comme le médicament: à la fois le poison et le remède.

La professeure insiste sur le fait que «le numérique nous a sauvés à bien des égards pendant la pandémie. En particulier les artistes qui ont pu jouer ou les musées qui ont organisé des visites virtuelles».

Quid de l’authenticité? Et c’est là qu’intervient Sandra Kenderdine, spécialiste de ces expériences muséales d’un genre nouveau, dont il est possible de se faire une idée plus précise en se rendant à l’EPFL Pavilions jusqu’au 6 février 2022, pour visiter l’exposition «Deep Fakes: Art and its Double». Une expérience bluffante de réalisme où les lieux et œuvres sont reproduites grâce à des technologies de pointe et provoquent, sur le public, des émotions bien réelles.

Jusqu’à «tuer» le concept d’authenticité? Pas pour la professeure, pour qui «les copies ont toujours existé dans l’histoire de l’art» et qui s’intéresse plus aux réactions des personnes, à leurs «expériences qui, elles, sont authentiques pour de vrais gens, à différents endroits et selon différentes modalités».

Et le poison alors? Revenons donc à Françoise Benhamou et à Esope. En quoi la numérisation peut-elle être un problème pour la culture?

«Car elle pose beaucoup de questions, surtout celle de la gratuité. On a beaucoup donné au public durant la pandémie et, vous savez, les habitudes s’installent vite en matière de gratuité. Qu’est-ce que cela signifie alors pour la rémunération des artistes, des créateurs, des établissements culturels, de toute la chaîne des valeurs?»

Mais rien de très neuf, finalement, par rapport «à l’ancien monde»: il y a toujours eu un rapport de force entre les créateurs et les intermédiaires qui commercialisent la production. A un détail près, relève la professeure: «La migration vers le numérique a vécu coup d’accélérateur avec la pandémie sans que la chaîne économique soit prête. Les modèles économiques ne sont pas là et cela interroge la viabilité du secteur culturel.» Qui a des soucis à se faire puisque la part de la culture aux PIB des pays est en recul, ajoute Françoise Benhamou, la valeur créée leur échappe au profit des grandes plateformes américaines que sont Amazon, Netflix ou, encore, Spotify.

Ce dernier a d’ailleurs perdu son bras de fer avec la chanteuse Adele, qui a réussi à imposer la fin du «shuffle» (mode aléatoire) en tant que mode d’écoute par défaut, rappelle Anthony Masure. Une façon pour elle de reprendre un peu le contrôle sur sa musique. Mais, d’une manière générale, les musiciens ne sortent pas vraiment gagnant de la numérisation de la société. Françoise Benhamou:

«Le streaming a sauvé l’industrie musicale, mais pas les artistes.»

Et peut même complètement influer sur l’acte de création. Le modèle de Spotify, encore, est parlant, qui ne commence de rémunérer les chanteurs qu’à partir de 17 secondes d’écoute d’un morceau. De quoi inciter les artistes à soigner en priorité l’accroche de leur chanson? «En droit du numérique, on dit que le code est la loi, mais là, on peut se demander si le code est l’art», glisse Yaniv Benhamou.

Mission ratée. On pourrait se dire que l’ère numérique est celle de la diversité, celle de la capacité à avoir accès à presque tout, presque tout le temps. Mais ce serait compter sans les algorithmes. «On pouvait espérer que le numérique ouvre le jeu, or nous assistons à un phénomène de fuite devant la diversité, pense Françoise Benhamou. Plus le net offre de la diversité, plus de communautés se forment et se retrouvent dans des bulles cognitives avec peu d’échanges avec les autres.»

Heidi.news est partenaire du cycle de conférences «Parlons numérique», organisé entre octobre 2021 et mai 2022 par l’Université de Genève.

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