La philanthropie, planche de salut pour la presse de qualité?

The Guardian, en Grande Bretagne, est depuis 1936 propriété 100% d'un trust, l'équivalent d'une fondation, sans but lucratif. EPA/WILL OLIVER

Lisez aussi, en bas de cet article, la «timeline» du Temps: un journal dans de nombreuses mains.

La Fondation Aventinus a annoncé qu’elle rachetait le journal «Le Temps» au groupe Ringier Axel Springer Suisse dans une volonté de maintenir un foyer de qualité et d’innovation dans les médias. Afin de renforcer cette démarche, Aventinus a également annoncé qu’elle engageait des discussions avec «Heidi.news» dans l’optique de l’achat d’une large majorité de son capital.

C’est une première en Suisse: une fondation à but non lucratif fait l’acquisition d’un titre de presse. La fondation Aventinus rassemble les dotations des fondations Hans Wilsdorf, Leenaards et Jan Michalski, ainsi qu’une demi-douzaine de mécènes privés qui souhaitent rester anonymes.

Le contexte. Attaquée de toute part, la presse payante traverse une triple crise, qui s’accentue depuis 20 ans:

  • crise conjoncturelle (diminution des investissements publicitaires après les attentats du 11 septembre 2001, subprimes, COVID, etc.).

  • crise structurelle (migration des annonces sur de nouveaux supports digitaux, concurrence massive des GAFA, développement du sponsoring, etc.).

  • crise de modèle (changement des comportements et des choix de lecture sur les outils numériques, essor des chaînes d’information, des médias gratuits, des réseaux sociaux, etc.)

Le modèle économique des journaux, qui reposait essentiellement sur les revenus publicitaires et les abonnements, résiste mal aux évolutions technologiques et comportementales. L'information payante peine à trouver son public, notamment auprès des jeunes générations, tandis que la publicité et les petites annonces se sont éparpillées sur les supports digitaux. Malgré l'essor des nouvelles technologies qui facilitent la diffusion, le journalisme de qualité reste coûteux à produire, et la presse subit une crise structurelle profonde, avec pour conséquence de nombreux licenciements, des restructurations à la chaine et une consolidation très importante du secteur, notamment en Suisse.

Lire aussi: l’interview de François Longchamp: «Nous voulons un titre à la pointe du journalisme de qualité en Suisse romande

L’intérêt de grands industriels pour le monde des médias existe depuis longtemps en Europe (Serge Dassault a repris Le Figaro en 2004, Christoph Blocher a acheté la Basler Zeitung en 2014, avant de la revendre à Tamedia en 2018, etc.) avec des volontés plus ou moins affichées de lobbying et d'influence de l'opinion.

Le mécénat (à caractère plus ou moins philanthropique) s'est développé plus fortement ces 20 dernières années, avec des exemples comme le rachat du Monde par le trio Xavier Niel (Free), Matthieu Pigasse (Lazard) et Pierre Bergé (YSL), ou encore, en 2013, l'acquisition du Washington Post par Jeff Bezos (Amazon). Dans les deux cas, les nouveaux propriétaires sont partis d’une intention philanthropique mais ont fait de leur acquisition des groupes rentables.

Plus discrètement, les investissements de fondations philanthropiques dans des médias existent. En Grande-Bretagne, The Guardian est propriété à 100% et depuis 1936 du Scott Trust Limited, une fondation. Tout comme The Irish Times en Irlande. En Norvège, le plus gros actionnaire du groupe Schibsted, connu pour avoir créé les gratuits 20 Minutes dans toute l’Europe, qui détient quatre journaux et des sites d’annonces gratuites, est le Tinius Trust, lui aussi de nature philanthropique. Au Danemark Politiken et Jyllands Posten ont fusionné et sont détenus par deux fondations. En Allemagne, la Fazit Stiftung détient 90% des parts de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Aux Pays-Bas, la fondation Médias et Démocratie détient une part minoritaire (mais déterminante), de quatre grands quotidiens du pays, dont de Volkskrant, au côté du groupe belge De Persgroep. En Suisse romande, les co-fondateurs de Heidi.news ont suscité la création de la Fondation pour l’innovation et la diversité dans l’information (FIDI), qui est présidée par la journaliste et auteure Joëlle Kuntz.

Et l’indépendance? Au moyen de chartes éditoriales qui défendent les grands principes, de conventions d’actionnaires et de règles de gouvernance, les fondations assurent l’indépendance éditoriale des titres dans lesquelles elles investissent.

La Suisse compte 13’293 fondations (fin 2019, pas loin du record du monde par habitant), surtout actives dans le domaine social, la formation et la recherche, la culture, l’environnement ou la santé. Très peu d’entre elles ont inscrit les médias dans les buts statutaires, mais elles sont de plus en plus nombreuses à considérer que les médias de qualité sont un pilier de la vie démocratique – et qu’ils concourent indirectement à l’accomplissement de leurs buts statutaires. Ainsi, une fondation visant à rendre populaires chez les jeunes les carrières scientifiques pourra soutenir un média dont les articles ont cet impact. Une fondation visant à faire rayonner l’art lyrique pourra aider à la création d’un poste spécialisé dans un journal.

Les spécialistes en philanthropie entrevoient désormais des possibilités de financer les médias comme certaines chaires d’universités, par des endowments, des fonds de dotation dont seuls les intérêts sont utilisés. Toujours est-il qu’en mettant le soutient à la presse au cœur de son action, Aventinus a fait œuvre de pionnier en Suisse. L’avenir dira si cela fera école.

Le Temps, un journal dans de nombreuses mains

1998

Issu de la fusion du Journal de Genève (fondé en 1826 et propriété de banquiers privés genevois) et du Nouveau Quotidien (fondé en 1991 et propriété du groupe Edipresse), Le Temps naît en 1998, avec des actionnaires initiaux répartis entre la société du NQ (47%), deux banquiers privés (27%), le groupe Le Monde (20%) et la société des rédacteurs, c’est-à-dire les journalistes (6%).

2003

Le groupe Ringier entre dans le capital du titre, qui devient une copropriété Ringier/Edipresse à parts égales.

2010

Le groupe Ringier Axel Springer Suisse (RASCH) nait de l'alliance de Ringier avec le grand éditeur allemand (et devient copropriétaire de la moitié du Temps).

2011

Tamedia rachète Edipresse (et devient copropriétaire de l’autre moitié du Temps).

2013

En désaccord profond sur la stratégie, les deux groupes propriétaires annoncent la mise en vente du journal, mais renoncent finalement aux propositions pourtant variées de plusieurs candidats à son acquisition (dont un groupe d'investisseurs privés réunis par Serge Michel, Olivier Vodoz et Charles Kleiber). RASCH rachète finalement les parts de Tamedia, et rapatrie le journal à Lausanne dans une rédaction commune avec son magazine L'Hebdo.

2020

Après plus d'une année de négociations, la fondation Aventinus rachète les parts de RASH et devient propriétaire du journal. L'actionnariat se répartit ainsi:

  • Aventinus (92.5%)

  • Stéphane Garelli (3%)

  • Société des rédacteurs et du personnel du Temps (2,4%)

  • Le Monde (2,1%)