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François Longchamp: «Nous voulons un titre à la pointe du journalisme de qualité en Suisse romande»

François Longchamp le 2 novembre à Genève, jour de la signature de l'achat du Temps par la fondation Aventinus. Photo: Nicolas Righetti / Lundi13 pour Heidi.news

L’ancien Conseiller d’Etat genevois François Longchamp préside la fondation Aventinus, qui annonce aujourd’hui l’acquisition du quotidien Le Temps et de Heidi.news. Il détaille les objectifs et les ambitions de ce nouveau groupe de presse suisse. Par souci d'indépendance, Heidi.news a confié cet entretien à un journaliste extérieur à sa rédaction, Gabriel Sigrist, bon connaisseur des médias romands.

C’est une première en Suisse: une fondation à but non lucratif fait l’acquisition d’un titre de presse. Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit du quotidien Le Temps, titre phare de la presse romande, issu en 1998 de la fusion du Nouveau Quotidien (créé en 1991) et du Journal de Genève (fondé en 1826). Il aura fallu plus d’un an de négociations pour finaliser ce rachat, qui illustre le début d’une nouvelle ère en matière de financement et de gouvernance des médias en Suisse.

C’est une stabilisation bienvenue pour un titre qui, depuis sa création il y a 22 ans, a connu passablement de soubresauts dans son actionnariat (lire l’encadré), et même un scénario rocambolesque - et inédit - de «mise en vente au plus offrant» par ses propriétaires en 2013, projet qui sera finalement avorté malgré les propositions de plusieurs candidats repreneurs.

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La fondation Aventinus rassemble les dotations des fondations Hans Wilsdorf, Leenaards et Jan Michalski, ainsi qu’une demi-douzaine de mécènes privés qui souhaitent rester anonymes. Elle annonçait ce matin le rachat du quotidien Le Temps, qui sera effectif le 1er janvier 2021, ainsi que l’acquisition de Heidi.news «dans les six prochains mois». François Longchamp, ancien Conseiller d’Etat genevois et président d’Aventinus, explique les ambitions de ce nouveau groupe de presse.

Heidi.news: comment a germé, au sein de ces différentes fondations, le projet de se réunir pour investir dans les médias?

François Longchamp: la mort de L’Hebdo, en 2017, a été comme un électrochoc, car ce titre a fortement contribué à forger l’identité de la Suisse romande en aidant la région à se percevoir comme une entité forte, aussi bien dans ses relations avec le monde extérieur qu’en ce qui concerne l’économie, le savoir, la recherche, etc. A la suite d’une conférence donnée par Eric Hoesli (ancien directeur et rédacteur en chef du Temps, et désormais annoncé comme président du conseil d’administration de la future entité, ndlr), plusieurs fondations ont pris conscience des difficultés du secteur et réalisé que les centres de décisions des médias romands s’éloignaient de plus en plus de la Suisse romande, à Zurich, en Allemagne, voire plus loin. La fondation Aventinus est née de cette volonté de soutenir et de développer les acteurs médiatiques qui contribuent à la présentation qualitative des faits et du débat d’idées, qui sont essentiels à la démocratie, en particulier en Suisse. Il s’agit de lutter contre le dépérissement de l’information, accentué par la déferlante de désinformation qui circule sur les réseaux sociaux. C’est une mission civique.

Nous avons examiné 44 dossiers depuis la création de la fondation, et nous sommes entrés en matière dans deux tiers des cas environ, parfois sous forme de soutiens ponctuels, parfois plus stratégiquement.

Et pourquoi Le Temps plus particulièrement?

Le rachat du Temps s’est imposé rapidement car notre intention, dès le départ, était d’influer de manière importante sur le problème que l’on avait identifié, et pas de saupoudrer le marché avec des aides disparates. Nous connaissions les difficultés du journal, qui avait d’ailleurs déjà été mis en vente une fois par ses propriétaires. Et bien qu’il joue un rôle central dans notre région, il manquait de synergie dans le portefeuille de son éditeur.

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François Longchamp le 2 novembre à Genève, jour de la signature de l'achat du Temps par la fondation Aventinus. Photo: Nicolas Righetti / Lundi13 pour Heidi.news

La négociation a été très longue – plus d’un an! Etait-ce à cause du prix?

Le prix a bien sûr constitué un élément important de la négociation, mais la complexité principale était l’imbrication du Temps avec les services du groupe RASCH (Ringier Axel Springer Suisse, ndlr), les contrats de sous-traitance interne ainsi que la structure financière du titre. Il faut comprendre que racheter la structure juridique Le Temps SA ne permettait pas de fabriquer un journal: les journalistes n’y étaient pas rattachés, puisqu’ils sont employés du groupe RASCH! Il fallait donc rassembler toutes les activités sous-traitées au sein du groupe avant de procéder à l’acquisition de l’entreprise.

Quel a été le climat des négociations?

Nos interlocuteurs ont changé en cours de discussion, et la crise du Covid n’a rien simplifié... Nous prenons le relais d’un éditeur qui a énormément investi dans ce titre, et il faut lui en rendre hommage.

Allez-vous continuer de sous-traiter des services à l’ancien propriétaire?

Nous voulons rassembler l’ensemble des compétences nécessaires à la fabrication d’un journal, pas seulement reprendre une rédaction. Nous allons cependant continuer de sous-traiter l’impression, et nous maintenons un contrat avec la régie publicitaire existante. Les autres services (administration, informatique, marketing) seront intégrés dans Le Temps SA.

La fondation Aventinus va-t-elle fixer des objectifs économiques en matière de rentabilité ou de développement du lectorat?

L’objectif financier n’est pas prioritaire, mais cela ne veut pas dire que la fondation est un puits sans fond. Nous demanderons aux équipes d’établir un projet qui corresponde à un budget établi, et qui doit surtout trouver son marché et son public. Il est clair que Le Temps devra continuer à faire ses preuves! Il s’agira notamment de renouveler le lectorat en trouvant de nouveaux moyens de porter l’information. Nous ne voulons pas subventionner le journal d’une génération qui s’en va, mais développer un titre ambitieux, à la pointe de ce que le journalisme de qualité doit être en Suisse romande. Cela signifiera des investissements importants, notamment dans le numérique, et dans la couverture éditoriale.

Quelles rubriques devront être développées selon vous?

Ce journal ne peut pas rester statique dans un monde qui bouge. Il faudra renforcer la couverture de l’activité démocratique suisse: la politique au sens étymologique du terme. Cela passe notamment par une plus grande présence dans les cantons. Ce que nous souhaitons, c’est que Le Temps renforce son statut de journal de référence, aussi bien dans sa perception régionale, nationale que dans le monde. Mais définir les axes éditoriaux à développer, ce sera la mission de ceux qui auront les commandes, pas celle de la fondation.

Qui sont les gens que vous pensez mettre aux commandes?

Assez rapidement nous avons fait appel à un grand professionnel de la presse, Eric Hoesli, ancien directeur et rédacteur en chef du Temps, pour nous aider à préparer le projet et l’équipe. Au fur et à mesure de l’avancement, Eric Hoesli s’est entouré, avec notre accord, de gens qui l’ont épaulé sur différents aspects. Nous avons décidé, lors du dernier Conseil de fondation, il y a un mois, de lui confier la présidence du Conseil d’administration du Temps. D’ici l’officialisation du rachat, le 1er janvier 2021, nous aurons nommé les autres membres du Conseil, choisis parmi ceux qui nous ont accompagnés jusque ici: Abir Oreibi (spécialiste du monde digital, ex-directrice des conférences Lift), Yves Daccord (ex-directeur général du CICR, aujourd’hui à Harvard), Pascal Meyer (fondateur et CEO de Qoqa), Irène Challand (ex-productrice de la RTS) et Tibère Adler (ex-CEO d’Edipresse et directeur de Heidi.news). Ce Conseil d’administration aura notamment pour mission de nommer la rédaction en chef.

Tibère Adler sera-t-il nommé CEO du Temps?

Tibère Adler est l’un des meilleurs spécialistes de gestion des médias que l’on puisse trouver en Suisse. Il nous a entouré dans la finalisation de cette opération et il jouera très vraisemblablement un rôle opérationnel important.

Lorsqu’il est cité à l’étranger, Le Temps est généralement qualifié de «quotidien suisse de centre-droit». Va-t-il changer de ligne politique?

La fondation Aventinus ne donne aucune indication en la matière. La qualité d’un journal ne se mesure pas à son positionnement sur l’échiquier. D’ailleurs, nous avons aidé des titres de toutes obédiences politiques. Ce qui nous importe, c’est que les médias que nous soutenons participent à l’amélioration de l’information dans notre région.

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François Longchamp le 2 novembre à Genève, jour de la signature de l'achat du Temps par la fondation Aventinus. Photo: Nicolas Righetti / Lundi13 pour Heidi.news

Quel est l’ordre de grandeur des moyens mis à disposition par Aventinus?

Nous ne communiquons pas les chiffres mais les moyens dont nous disposons permettent au Temps d’envisager son avenir avec davantage de sérénité que la plupart des autres titres de presse en Suisse, et probablement en Europe.

La fondation Aventinus a déjà investi dans Heidi.news et annonce aujourd’hui son intention de le racheter entièrement…

En effet, nous avons l’intention d’acquérir Heidi.news, qui pratique un journalisme de qualité parfaitement compatible avec nos critères. L’expérience de Heidi.news est enrichissante pour la presse romande et nous avons suivi de près son évolution. Les discussions sont entamées, et comme la structure est plus simple et l’entreprise plus petite, l’acquisition pourra probablement se faire dans le courant du premier semestre 2021.

Comment allez-vous articuler la complémentarité entre les deux titres?

Heidi.news fonctionne différemment. C’est un média qui a été pensé dès l’origine en termes de flux, tandis que Le Temps est en quelque sorte le reflet de son histoire de quotidien imprimé. L’idée, pour nous, c’est que les points forts de chacun profitent à tous.

Seront-ils réunis dans une même rédaction, comme l’ont été L’Hebdo et Le Temps?

Ce sera au Conseil d’administration du Temps d’en décider. Si nous finalisons ce rachat, l’intention serait de rassembler, dans le même écosystème, la petite pousse et la plus grande, afin de stimuler une florissante biodiversité!

La rédaction sera-t-elle installée comme le veut une récente rumeur, au sein de la Tour de la RTS à Genève, ou dans l’immeuble du cinéma Plaza, propriété de la fondation Wilsdorf , comme le veut une autre rumeur?

Je n’ai jamais entendu la rumeur du cinéma Plaza... Ce qui est sûr, c’est qu’elle sera installée à Genève.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’un tel soutien philanthropique représente une distorsion de concurrence par rapport aux médias qui sont des acteurs de l’économie privée, avec de fortes contraintes de rentabilité?

C’est un débat éternel qui s’applique à tous les secteurs au bénéfice de soutiens publiques ou philanthropiques, comme la culture par exemple. Nous pensons que plus le milieu médiatique restera fertile et varié, mieux il se portera, et c’est valable pour tous les acteurs du marché. Nous n’avons pas l’intention de racheter d’autres titres de presse. Nous pensons que les journaux de Tamedia (24 Heures, Tribune de Genève, Le Matin Dimanche, etc, ndlr) jouent sur d’autres créneaux, et bénéficient d’autres relations sur le marché des annonceurs. Le Temps n’a pas la même pénétration, par exemple sur les marchés publicitaires de proximité. Il faut se réjouir de l’arrivée de Blick et de Watson sur le marché romand, et espérer que chacun puisse jouer son rôle.

La fondation Aventinus va-t-elle procéder à d’autres acquisitions?

Pour nous, ce rachat est une très grosse opération et la fondation ne dispose pas d’autres ressources que l’énergie bénévole de celles et ceux qui l’animent. Nous atteindrons en quelque sorte nos limites techniques. Notre ambition n’est pas de grandir et nous ne menons pas d’autres discussions.

Lorsqu’ils ont évoqué les projets d’Aventinus, les médias alémaniques ont régulièrement rappelé la proximité du milliardaire Frederik Paulsen avec des acteurs politiques et médiatiques romands, dont Eric Hoesli. Cela vous a-t-il dérangé?

Comme disait Jacques Chirac, «ça m’en touche l’une sans faire bouger l’autre».

Pensiez-vous, lorsque vous étiez journaliste, que vous deviendriez un jour patron de presse?

Quand j’étais jeune, j’avais la passion de la politique, des avions et de la presse. Je suis devenu Conseiller d’Etat et président de l’aéroport. J’ai créé un journal quand j’étais à l’école et j’ai travaillé quelques mois comme journaliste... On peut dire que j’ai la chance d’avoir pu vivre beaucoup de mes passions!

François Longchamp, bio express

  • 1963: Naissance à Genève

  • 1985:  Licence en droit

  • 1990: Travaille au département de la santé et de l'action sociale dirigé par Guy-Olivier Segond

  • 1999: Chef de la rubrique régionale du quotidien Le Temps

  • 2002: Directeur général de Foyer-Handicap

  • 2002-2005: Président du Parti radical genevois

  • 2005-2018: Conseiller d'Etat (PLR)

  • 2019: Président de la Fondation Aventinus

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