«Avec le numérique, les enfants évoluent dans une réalité parallèle»

Philip Jaffé est spécialiste des droits de l'enfant et professeur à l'Université de Genève. | DR

La société numérique impacte aussi les enfants qui sont de plus en plus sollicités et exposés aux nouvelles technologies. Spécialiste des droits de l’enfant et professeur à l’Université de Genève, le psychologue Philip Jaffé participe à la conférence Parlons numérique organisée par l’Unige ce mardi 1er mars sur le thème des enfants du numérique.

Selon lui, les nouvelles technologies ont des effets positifs mais aussi négatifs sur le développement des enfants et adolescents. Nous assistons à un remaniement cognitif, avertit-il. Pour le mieux? Seul l’avenir le dira, mais l’expert s’inquiète de voir les plus jeunes évoluer dans des réalités parallèles, qui les exposent à des contenus qui influencent leur rapport au monde.

Heidi.news — Quels sont les effets des outils numériques sur le développement des enfants?

Philip Jaffé — C’est une vaste question. On ne connait pas encore avec certitude tous les effets du numérique sur les enfants et les adolescents. Ce que nous savons, c’est que certains sont positifs et d’autres négatifs. De manière générale, l’utilisation des écrans pour les enfants jusqu’à trois, voire quatre ans peut nuire à leur développement en les privant de relations en face à face avec des adultes, ce qui est très important durant cette période. A l’autre bout du spectre, concernant les adolescents, d’importantes inquiétudes émergent quant à leur pratique des réseaux sociaux. Ces plateformes participent à les enfermer dans des réalités parallèles. Ils développent une vision déformée du monde qui les entoure, et ils sont davantage sujets à la désinformation. Autant d’éléments qui limitent leur esprit critique et leur capacité à être des citoyens éclairés.

Quels sont les dangers qui touchent spécifiquement les enfants et les adolescents?

Il y a ce que j’appelle les quatre «C». Le contenu, parce qu’il peut véhiculer des images traumatisantes ou faciliter la manipulation. La conduite, parce qu’elle peut être influencée par la bulle informationnelle générée par des algorithmes. Une jeune fille peut être par exemple confrontée à des publicités ventant les mérites de pratiques alimentaires extrêmes. Le contact, parce qu’il y a aussi des personnes malveillantes qui circulent sur le web et n’hésitent pas à abuser des plus jeunes. Et enfin, il y a la dimension contractuelle, avec toutes les pratiques commerciales déloyales que nous pouvons imaginer.

Il y a un nombre incalculable de dangers, et le pire, c’est que l’exposition des enfants aux nouvelles technologies est phénoménale. Nous assistons, face à ce monde hyperconnecté, à un remaniement cognitif, sans vraiment savoir si ses effets seront bénéfiques ou au contraire délétères. Je suis à titre personnel assez inquiet de ce futur qui nous est vendu à grand renfort de «métavers», terme dont on ignore d’ailleurs à quoi il fait vraiment référence. Je crains que les enfants et les adolescents soient toujours plus aspirés dans des univers virtuels qui les coupent de la réalité. Les Suisses ont récemment accepté l’initiative contre la publicité sur le tabac pour les mineurs. Mais cette loi n’empêchera pas ces mêmes enfants d’être confrontés à des influenceurs sur TikTok qui leur parlent par exemple de vapotage. C’est dire à quel point nous sommes aujourd’hui en face de réalités parallèles.

Dans l’organisation familiale, le recours à ces technologies se traduit-il par des changements notables?

Concernant les adolescents, on constate que les nouvelles technologies permettent plutôt de maintenir la communication avec les parents, dans une période de la vie où ces liens sont en principe moins resserrés. Les messageries instantanées permettent de maintenir des conversations. En fait, le numérique ne fait pas disparaître les liens familiaux, il les transforme. Du côté des parents, il y a une tension entre leur devoir de protéger l’enfant, et celui de lui laisser de l’autonomie et de respecter sa vie privée. Comment les parents peuvent-ils s’assurer que leur enfant n’est pas exposé à des contenus dangereux sans pour autant être trop intrusifs? Aujourd’hui, nous savons qu’internet a des répercussions sur le développement sexuel des adolescents, parce qu’ils sont souvent confrontés à des images pornographiques qui façonnent leur perception de la sexualité. Ce phénomène touche également les filles.

Le numérique contribue-t-il à une améliorer la sociabilisation des enfants?

Il ne faut pas considérer les enfants et les adolescents de manière homogène. Certains sont, pour plein de raisons liées à leur parcours de vie, moins heureux, plus déprimés, plus vulnérables de manière générale. Pour eux, le numérique peut s’avérer extrêmement négatif, parce qu’il va accentuer leur dépression et leur déconnexion d’avec le monde qui les entoure. De l’autre côté, il y a des enfants qui ont développé une vie sociale plus active, que ce soit avec leurs parents ou avec leurs camarades d’école. Ils sont beaucoup moins exposés à des répercussions négatives dans leur utilisation du numérique. De manière générale, on constate également que les adolescents ont tendance à réduire leur temps de sommeil pour se consacrer à leurs activités numériques, alors même qu’il s’agit d’un besoin physiologique fondamental dans leur développement.

Selon une étude anglaise, un enfant sur dix seulement a déjà grimpé aux arbres. Cela montre à quel point il y a une forme de déconnexion avec la nature, avec le monde environnant. Mais est-ce vraiment indispensable à la survie de l’espèce? Je l’ignore. En parallèle, ces technologies permettent aux enfants d’être en relation permanente avec leurs amis. Je suis père de deux enfants, et je vois à quel point ils sont constamment en discussion à travers leurs messageries. A mon époque, nous étions plus souvent seuls. Nous devons tenir compte des effets positifs comme des effets négatifs pour évaluer le véritable impact du numérique sur les enfants.

L’école se tourne de plus en plus vers les outils numériques pour réaliser sa mission. C’est une bonne chose ?

C’est surtout inéluctable. L’âge de la société numérique n’est plus une possibilité, c’est une réalité. L’école est un cadre assez normatif, qui n’est pas connu pour son sens de l’innovation, en tout cas dans nos sociétés occidentales. Toutes les classes n’ont pas encore mis des tablettes entre les mains de chaque élève. Sur le plan de l’éducation, les modalités pédagogiques hybrides sont vraiment exceptionnelles pour stimuler le développement cognitif des enfants, attiser leur curiosité et leur donner la possibilité d’interagir avec la matière qu’ils apprennent. Ils ont aussi à leur disposition des banques de données d’une richesse infinie. Ce sont des outils qui ont un grand potentiel s’ils sont bien utilisés. A contrario, les parents ne doivent pas penser qu’il faut foncer tête baissée dans l’enseignement numérique pour éviter que leurs enfants aient du retard à l’avenir.

Je pense que l’enseignement devrait davantage investir les outils numériques, parce que certains changements sont très positifs pour l’éducation, mais il ne faut pas non plus imaginer que nous sommes en retard de trois siècles. Pour reprendre un célèbre adage, il faut que nous prenions ce virage aussi rapidement que possible, mais aussi lentement que nécessaire.

L’école doit-elle recourir à ces technologies uniquement sur le plan de l’usage, ou doit-elle aussi prodiguer de l’information sur tout ce qu’elles impliquent, y compris en termes de risques?

Les enfants passent le plus clair de leur temps diurne en milieu scolaire, et les parents sont de plus en plus absents le reste du temps. L’école a donc un rôle à jouer pour fournir aux enfants les outils qui leur permettront d’interagir de manière responsable et éclairée avec le numérique. Ils doivent comprendre les enjeux, tant sur plan des opportunités que des risques. Cela fait partie du vivre ensemble. Autre point important, l’école peut fournir un soutien aux parents qui sont souvent largués dans le domaine du numérique, en leur faisant prendre conscience des risques auxquels leurs enfants sont exposés. Je suis membre du Comité des droits de l’enfant à l’ONU, et dans notre Observation générale sur les droits de l’enfant en relation avec l’environnement numérique de mars 2021, nous avons clairement indiqué que le rôle des Etats est de mettre en place des programmes scolaires sur tous les aspects de l’utilisation du numérique, tout en favorisant un soutien aux parents.

Heidi.news est partenaire du cycle de conférences «Parlons numérique», organisé entre octobre 2021 et mai 2022 par l’Université de Genève.