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Très critiquée, l'Europe fait mieux sur le Covid-19 qu'elle n'arrive à le dire

Keystone / Markus Schreiber

L’UE est confrontée à sa 4e crise existentielle. Crises financière (2009) et migratoire (2015), Brexit (2016) et, depuis mars, la pandémie de Covid-19 constituent autant de moments où la solidarité entre Etats membres a été diluée dans les égoïsmes nationaux, ou menacée de l’être. Cependant, elle fait mieux que prévu, estiment certains experts.

Les chefs d’Etats et de gouvernement se sont réunis jeudi 23 avril pour s’accorder sur une stratégie de relance de l’économie européenne qui pourrait s’élever à plus de 1’000 milliards d'euros, sans compter 540 milliards qui seront engagés via des mécanismes existants. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a confirmé que les détails du plan seront présentés le 6 mai, un délai court.

Voir aussi: Le Covid-19 sera–t-il l’épreuve de vérité pour l’Union européenne? La «pocket lecture÷ du professeur Cédric Dupont.

Pourquoi c’est important. Selon le FMI, la zone euro va subir en 2020 une récession massive, avec une perte de valeur ajoutée de 7,5%. Toutes mesures confondues, le coût de la crise est évalué par la Commission européenne à 3390 milliards d’euros et cette estimation est probablement inférieure à la réalité. Deux tiers de cette somme sont certes engagés par les Etats, mais une grande partie de ces dépenses ont été rendues possibles par des décisions européennes. En d’autres termes: l’Europe demeure incontournable.

Problème de marketing. Lors d’un webinar présentant deux ouvrages collectifs écrits en un temps record sur l’économie au temps du covid-19, Béatrice Weder di Mauro, professeure d’économie internationale à l’IHEID et présidente du Center for Economic Policy Research, a estimé que les critiques montrent surtout que l’UE souffre d’un grave déficit d’image.

«Les institutions européennes ont fait un bien meilleur travail qu’elles n’ont su le communiquer».

Chargé de cours au Global Studies Institute de l’Université de Genève, Frédéric Esposito partage cet avis:

«Cela n’a été sans heurts, mais l’Europe est parvenue à montrer que ses membres étaient capables de s’entendre pour ficeler un paquet significatif.»

Référence est ici faite au plan d’aide de 540 milliards d’euros, adopté le 10 avril dans la douleur au terme d’une longue nuit de négociations, et qui pourrait être augmenté substantiellement. Mais l’essentiel réside dans l’accord conclu.

  1. Pour l’instant, un montant de 100 milliards d’euros est dédié au programme inédit de soutien à l’emploi, nommé SURE. L’enveloppe est à disposition des Etats membres sous forme de prêts pour limiter les licenciements en privilégiant le chômage partiel. A moyen terme, la somme pourrait toutefois ne pas suffire, prévient Béatrice Weder di Mauro. Frédéric Esposito juge même la somme symbolique, mais signale que ce geste témoigne de la prise de responsabilité de l’UE dans un domaine qui n’entre pas dans ses compétences.

  2. La Banque européenne d’investissement prodigue 200 milliards d’euros de lignes de crédit aux PME. Là aussi, pour l’instant, la somme est insuffisante. A titre de comparaison, la Suisse prévoit à elle seule une aide de plus de 40 milliards pour fournir des liquidités aux entreprises.

  3. Les membres de la zone euro se sont accordés pour doter le Mécanisme européen de stabilité (MES) de 240 milliards d’euros supplémentaires, chaque Etat pouvant emprunter jusqu’à 2% de son PIB par ce biais, et uniquement pour financer des dépenses sanitaires. Les discussions ont remis au goût du jour l’antagonisme Nord-Sud autour de la mutualisation des dettes souveraines. Si les Etats membres ont écarté – pour le moment – l’option de créer des «coronabonds», ils sont parvenus à convaincre l’Allemagne et les Pays-Bas de n’assortir ces prêts d’aucune condition, contrairement aux astreintes qui avaient notamment asphyxiés la Grèce à la suite de la crise financière. «C’est tout à fait logique, car cette crise n’est pas imputable à une mauvaise gestion», indique Béatrice Weder di Mauro. Pour la première fois, cette dette sera supportée collectivement et non pas les Etats individuellement.

Endettement des pays du Sud. A ce jour, les pays membres ont prévu de débourser la somme colossale de 2450 milliards d’euros. Cette politique indispensable a également son revers, comme le souligne Béatrice Weder di Mauro: l’endettement massif de certains Etats, notamment ceux du sud de l’Europe, va s’accentuer et pourrait conduire à d’importantes difficultés de financement à moyen terme:

«C’est pourquoi la somme imputée au MES ne suffira pas. Il faudra débloquer un montant beaucoup plus conséquent et ne pas le limiter au domaine sanitaire», estime Frédéric Esposito.

Dans un registre toujours symbolique, la Commission européenne a su modifier les postes de son budget pour réallouer 70 milliards d’euros à la lutte contre la pandémie.

Subventions aux champions nationaux. Bruxelles a ensuite proposé d’activer la clause dérogatoire générale du Pacte de stabilité et de croissance, permettant aux Etats de s’écarter des obligations budgétaires en dépensant autant que nécessaire pour préserver leur économie. La mesure devrait permettre aux nations de dépenser 330 milliards d’euros supplémentaires. Elle autorise par ailleurs l’aide directe des Etats aux PME, chose impensable en temps normal. «C’est une chose nécessaire. Mais tous les membres ne disposent pas des mêmes capacités», expose Béatrice Weder di Mauro. Elle pointe aussi le risque de créer des «champions nationaux» que les gouvernements refuseront d’affaiblir au nom du marché commun lors de la reprise, accroissant de fait la concurrence au sein de l’Union.

Mesures énergiques de la BCE. Pour sa part, la Banque centrale européenne (BCE) a mis en place, dès le 18 mars, un plan massif de rachat de titres publics et privés. Baptisé PEPP (Pandemic Emergency Purchase Programme), il alloue 750 milliards d’euros à ces rachats visant à endiguer les risques que l’épidémie fait peser sur la stabilité monétaire. Elle lisse les conditions de crédit, évitant que les Etats et les entreprises les plus vulnérables ne soient pénalisés. La BCE aura recourt à cet instrument aussi longtemps que nécessaire, mais au minimum jusqu’à la fin de l’année. Sa présidente, Christine Lagarde, a justifié son adoption en invoquant notamment le fait que cette crise est exogène, n’étant pas liée aux fondamentaux économiques et touchant tous les pays de la zone euro.

Les limites de l’Europe se sont surtout fait sentir en observant la façon dont les pays européens ont fermé leurs frontières, en ordre dispersé et sans concertation. La mesure n’est pas aussi aisément quantifiable que les mesures évoquées jusqu’ici, mais a une incidence évidente sur l’activité économique du continent ainsi que sur la confiance entre partenaires. «Davantage de coordination sera requise lors de la réouverture, mais aussi si de nouvelles vagues épidémiques surviennent», insiste Béatrice Weder di Mauro.

Au final, la professeure relève que le chaos continental et les critiques émises à l’encontre de l’Europe résultent surtout de l’action des Etats.

«La façon dont l’Italie a été traitée au début de cette crise est stupéfiante. Ce n’est que lorsque l’épidémie s’est répandue sur le continent que la prise de conscience a débuté», charge Béatrice Weder di Mauro.

Frédéric Esposito constate aussi que les positions très nationales, défendues actuellement par les gouvernements, limitent le rayon d’action des institutions européennes:

«Les précédentes crises n’ont pas abouti à de profondes remises en question. Je crains qu’elle ne puisse, cette fois, faire l’économie d’une telle réflexion.»

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