Climat et guerre: le CICR lance un appel à l'action

Un fermier à Sofara, Mali, raconte que l'extreme chaleur et la sécheresse suivies de pluies torrentielles détruisent tout. Samuel Turpin/CICR

"Quand la pluie devient poussière", le nouveau rapport du CICR

Les pays en situation de conflit armé sont touchés de manière disproportionnée par la crise climatique, selon un nouveau rapport sur le climat et la guerre, publié par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Le rapport, intitulé "Quand la pluie se transforme en poussière", décrit comment 12 des 20 pays les plus vulnérables aux perturbations climatiques sont également en guerre. Les effets combinés se traduisent par une perturbation de la production alimentaire, de l'accès à l'eau, de la perte des moyens de subsistance et de l'isolement, ce qui entraîne de la pauvreté, la migration et une plus grande vulnérabilité aux maladies. Le rapport appelle à des mesures plus énergiques pour que les communautés les plus touchées reçoivent l'aide dont elles ont besoin pour s'adapter. Et avertit que les organisations humanitaires mondiales seront incapables de faire face à la croissance exponentielle des crises humanitaires liées au changement climatique. Des efforts urgents et ambitieux pour atténuer l'urgence climatique en réduisant les émissions de carbone sont critiques.

Pourquoi c'est important: alors que les sociétés à fortes émissions, dont la Suisse, n'atteignent pas leurs propres objectifs et que le monde ne parvient pas à réduire les émissions pour maintenir le réchauffement en dessous de 2° C, le CICR donne un visage humain aux conséquences de la crise climatique. Catherine-Lune Grayson, spécialiste du climat au sein du CICR et auteur principal de l'ouvrage :

"Le changement climatique est cruel. S'il se fera sentir partout, ses effets les plus dévastateurs seront supportés par les plus vulnérables de la planète. (...) De nombreuses personnes éprouvent un profond sentiment de perte et de désorientation, car elles ont l'impression de ne plus pouvoir reconnaître leur environnement ou lire le temps qu'il fait, et ne sont tout simplement pas équipées pour faire face à des dangers climatiques qui constituent une menace sans fin".

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Agriculture de subsistance à Bria, en République centrafricaine, où le limon des rivières est utilisé pour fertiliser les sols arides

Catherine-Lune Grayson, nous dit également que des mesures d'adaptation concrètes peuvent efficacement renforcer la résilience des personnes dans de tels contextes et réduire leur exposition aux chocs climatiques :

"Par exemple, on peut faire davantage pour éviter que les gens ne s'installent dans des zones inondées et pour mettre en place des systèmes d'alerte rapide afin que les gens évacuent en temps voulu, si nécessaire. Des interventions assez modestes, comme la construction de murs de protection en gabions, peuvent contribuer grandement à la protection des populations. (...) Mais l'adaptation au changement climatique peut également nécessiter des changements sociaux, culturels ou économiques majeurs. Tout un système agricole pourrait devoir changer, ou il faudra peut-être traiter des maladies nouvelles dans une zone géographique".

Pour que cela se produise à l'échelle nécessaire, un rééquilibrage du financement de la lutte contre le changement climatique doit avoir lieu pour atteindre les pays en crise. Et comme les États fragiles manquent souvent de structures et de savoir-faire technique pour concevoir des programmes adaptés et gérer les fonds, il faut assumer des risques plus importants pour soutenir ceux qui sont le plus touchés par le réchauffement climatique.

Les principales conclusions: en menant leurs recherches en 2019 et 2020 dans le sud de l'Irak, le nord du Mali et l'intérieur de la République centrafricaine (RCA), les équipes du CICR ont écouté un large éventail de parties prenantes, parmi lesquelles des agriculteurs, des villageois et des familles déplacées. Dans le rapport, elles partagent leurs observations sur les schémas climatiques dans les pays et les régions en conflit, comme

  • Le nord du Mali. Les agriculteurs ont été confrontés à de longues sécheresses, suivies de pluies torrentielles qui ont détruit leurs récoltes. La violence et l'insécurité ont encore limité leur capacité à faire face, laissant de nombreux ménages sans autre option que la migration vers les villes.

  • En République centrafricaine, les tensions entre agriculteurs et éleveurs s'intensifient à mesure que les éleveurs quittent les zones arides et les zones de conflit à la recherche de pâturages, empiétant sur les zones d'installation des fermes. Pour Catherine-Lune Grayson :

Le changement climatique peut exacerber certains facteurs de stress, tels que les risques économiques, la dégradation de l'environnement ou la rareté des ressources, qui tous peuvent contribuer aux conflits armés, en particulier lorsque les institutions sont faibles. Lorsqu'un pays est déjà en proie à un conflit, le changement climatique peut également contribuer à prolonger l'instabilité en déstabilisant davantage les institutions, les systèmes et les mécanismes d'adaptation des populations.

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Cet éleveur a été déplacé par le conflit à Zemio, en RCA, où il est devenu agriculteur (Florent Vergnes/ICRC)

  • Dans le sud de l'Irak, jusqu'à 94% des personnes déplacées ont cité la pénurie d'eau comme principale raison de leur déplacement. La dégradation généralisée de l'environnement, combinée aux conflits civils et au changement climatique, a exacerbé le cycle des tempêtes de sable. Entre 1950 et 1990, les tempêtes de sable se produisaient moins de 25 fois par an ; en 2013, il y en a eu environ 300. Comme le dit un membre du personnel du CICR en Irak :

Avant, la pluie tombait. Aujourd'hui, la poussière tombe.

À Fao, au sud de Bassorah, les agriculteurs attribuent leur pénurie d'eau chronique actuelle à la destruction militaire généralisée des palmeraies de dattiers pendant la guerre Iran-Irak, qui permettaient d’absorber l'eau de pluie et de reconstituer les nappes phréatiques. Mais les conflits peuvent également contribuer directement au changement climatique. Par exemple, les dommages causés en temps de guerre aux installations pétrolières ou aux grandes installations industrielles peuvent provoquer des incendies et des déversements qui libèrent de grandes quantités de polluants et de gaz à effet de serre.

À Fao, les palmiers endommagés pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980 n'ont pas repoussé. (Mike Mustafa Khalaf / CICR)

Ce qui doit être fait : Quelque 200 millions de personnes par an pourraient avoir besoin de l'aide humanitaire internationale à partir de 2050, soit un doublement par rapport à 2018, en partie en raison du changement climatique (FICR 2019). En réponse, le CICR appelle explicitement à :

  • Accélérer les efforts mondiaux pour limiter le changement climatique.

  • Prendre des mesures pour aider les personnes et les communautés à s'adapter, en particulier pour les plus vulnérables et les plus négligés par l'action climatique.

  • Accroître la collaboration entre les organisations humanitaires sur les mesures d'adaptation au climat dans les zones de conflit, en anticipant les risques et en renforçant la résilience pour protéger les communautés.

  • Se mobiliser pour organiser l’accès aux fonds climat des régions en crise, en assurant l'équilibre entre les efforts d'atténuation et d'adaptation.

  • Inspirer par l'exemple. Limiter les dommages climatiques et environnementaux des agences humanitaires et faire preuve de résilience opérationnelle face aux événements météorologiques extrêmes.

Une opportunité concrète: dans le cadre de ce dernier objectif, le CICR élabore actuellement aux côtés de la FICR une charte sur le climat et l'environnement, que l'organisation partagera avec d'autres groupes humanitaires afin de susciter un un plus grand nombre d'activités d'adaptation et une réduction de leur propre empreinte sur le climat et l'environnement. Mme Grayson conclut:

"Nous voyons clairement les conséquences humanitaires dramatiques du changement climatique et de la dégradation de l'environnement et nous devons jouer notre rôle pour faire face à cette crise. Notre contribution aux efforts d'atténuation ne fera pas de différence tangible, mais d'un point de vue éthique, nous devons limiter nos propres émissions, car c'est la bonne chose à faire. Nous devons également montrer que c'est possible et que c'est important".