Chamonix: «les montagnards vont devoir innover pour faire face au réchauffement»

Sous les traces d'avions, la vallée de Chamonix

Corinne Saltzmann est consultante en développement durable et habite au pied du Mont Blanc dans les Alpes françaises. Elle fut longtemps chargée de mission à la Communauté de Communes de la Vallée de Chamonix, travaillant à l’élaboration puis la mise en œuvre du Plan Climat adopté en 2010, le premier en France pour une station de montagne.

Qui êtes-vous et que faites-vous?

Avocate et Maître de Conférence Associée, j’ai pris conscience du réchauffement climatique et de ses conséquences lors d‘un voyage au long cours qui m’a amenée à parcourir à pied différents massifs autour du monde (Patagonie, Andes, Himalaya, Karakorum….). J’ai alors choisi de me former en environnement et développement durable et de me spécialiser sur les questions de changement climatique en montagne. Depuis, j’accompagne les territoires et les structures publiques ou privées dans la mise en place de leurs stratégies et projets.

C’est dans ce contexte que j’ai travaillé avec la Vallée de Chamonix dès 2009. Il s’agissait alors de mettre en place un Plan Climat Energie Territorial. La Vallée de Chamonix était la première station touristique de montagne à engager une telle planification habituellement réservée aux zones urbaines. Après un diagnostic des émissions de gaz à effet de serre et une large concertation auprès des acteurs du territoire, un plan de 182 actions a été rédigé autour de 5 grands thèmes: transport et mobilité, énergie et habitat, tourisme, consommation et déchets, biodiversité, agriculture et forêts.

Au-delà du constat scientifique des effets du réchauffement climatique dans les Alpes, quelle politique mener pour être à la hauteur des enjeux ?

Chaque territoire doit trouver ses propres solutions. On ne fera pas les mêmes choses à Zermatt ou à Evolène, aux Gets ou à Chamonix. La bonne politique est donc d’abord celle qui sait s’adapter au contexte environnemental, humain et économique du territoire, qui en respecte l’histoire et les capacités.

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Poster programme inter-régional européen ADAPT

Les solutions au changement climatique passent, par ailleurs, par la double nécessité de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre (GES) et d’adapter nos territoires aux changements à venir. L’une ne va pas sans l’autre et les deux doivent être menées en parallèle. Cela suppose un état des lieux quantitatif préalable des émissions de GES, puis des mesures régulières pour vérifier que les objectifs de diminution sont atteints. Ceci est encore trop peu fait.

L’efficacité des politiques publiques passe par leur cohérence globale. Ce n’est pas une action exemplaire qui fera la différence mais bien une approche globale, transversale et qui s’inscrit dans la durée.

En quoi les solutions envisageables en montagne diffèrent-elles des autres territoires ?

Les territoires de montagne font face à des enjeux exacerbés: le réchauffement climatique y est deux fois plus rapide (+2°C dans les Alpes) et les écosystèmes, plus fragiles, ont du mal à s’adapter.

Les risques naturels - glissements de terrain, avalanches, autres - augmentent et prennent des formes nouvelles: écroulements liés à la fonte du permafrost en haute montagne, feux de forêt... Tout cela coûte cher aux collectivités qui doivent être vigilantes pour assurer la sécurité des habitants et la pérennité de leurs activités.

En contrepartie, les moyens économiques sont souvent plus faibles et centrés sur la mono-activité du tourisme. La topographie exigeante et la saisonnalité des activités économiques obligent donc à trouver des solutions adaptées à cette double contrainte.

Gageons qu’une nouvelle fois, les montagnards sauront innover.

Sur la question de la mobilité par exemple, le bus électrique peut être une bonne solution en ville mais ne sera pas adapté au terrain montagnard. Par ailleurs, comment organiser un plan de déplacement alternatif à la voiture individuelle qui réponde à la fois aux besoins des résidents permanents et des touristes? Et comment calibrer un parc de bus lorsque la population passe de 15’000 en basse saison à 100’000 en haute saison?

Les habitants des territoires de montagne ont souvent dû trouver des solutions originales pour s’adapter aux fortes contraintes de leurs territoires. Gageons qu’une nouvelle fois, les montagnards sauront innover.

Avec une économie aujourd’hui entièrement dépendante du tourisme, ne faut-il pas anticiper le changement ? Quelles initiatives novatrices - ici ou ailleurs en milieu montagnard - vous inspirent ?

Bien sûr, toutes les stations de montagne se posent la question de diversifier leur économie mais l’équation est complexe. Certains essaient de modifier leur stratégie touristique en diversifiant les activités: du sport on passe au bien être, du tout ski on passe à la multi-activité, de la bi-saison on passe aux 4 saisons. D’autres modifient leurs pratiques pour un tourisme «vert», «durable», ou «écoresponsable».

Toutes ces actions sont pertinentes mais insuffisantes sur le long terme. La question de la diversification économique est centrale. Elle permettra aux territoires d’être moins dépendants des contraintes extérieures, de l’évolution climatique ou de la saisonnalité.

Dans les Grisons, par exemple, vient d’ouvrir un nouveau centre à Davos de recherche qui aura vocation à accueillir les scientifiques travaillant sur les questions liées au climat mais aussi des start-up travaillant tout au long de l’année sur des solutions environnementales.

Enfin, il faudra peut-être s’autoriser à inventer radicalement de nouveaux modes de vie à la montagne. L’augmentation récente du télétravail est une piste. Les territoires de montagne pourraient accueillir les urbains en quête d’horizons plus frais et plus verts, le tout pour un investissement et un impact relativement faible.

Des mécanismes financiers originaux tels que la compensation carbone locale pourraient être imaginés pour que le tourisme d’aujourd’hui puisse financer cette transition vers des projets d’avenir.

Spécialiste du développement durable, vous vous intéressez aussi aux neurosciences. Pourquoi ?

Face à l’importance et l’urgence des questions posées par le réchauffement climatique, je m’interroge: pourquoi n’agissons pas plus et mieux ?

Depuis plus de 50 ans, les scientifiques ont édité des centaines de rapports convergents sur les risques environnementaux, sociaux et économiques liés au réchauffement climatique. Pourtant nous agissons encore peu. Pourquoi une telle dissonance cognitive entre ce que nous savons et ce que nous faisons ?

Evidemment, il est difficile de se projeter dans un avenir que nous ne connaissons pas, tout est à inventer. Pour autant, c’est dans l’action que nous avancerons. Nous ferons peut-être des erreurs mais nous pourrons aussi trouver des solutions. Les neurosciences ont peut-être des outils à nous proposer pour nous aider à passer du choc à la résilience, du déni à la réalité, de l’apathie à l’action.