Dessin: Anaïs Lou pour Heidi.news

Une guerre de tranchées politique

Depuis près de dix ans, la vie publique yverdonnoise est le théâtre d’un affrontement acharné où les attaques personnelles et la politique politicienne ont pris le dessus sur le débat d’idées et le consensus. Bienvenue dans la politique des années 2020! Alors que les élections communales approchent, cette bataille pour le pouvoir a déjà fait sa première victime: l’intérêt public.

«Je tiens à vous rappeler que ce conseil communal n’est pas le café du commerce et j’insiste sur ce point.» En septembre 2020, c’est par ces mots que Natacha Ribeaud Eddahbi a choisi d’entamer son mandat à la tête de l’organe délibérant d’Yverdon-les-Bains. Et la nouvelle présidente socialiste, juriste de profession, met directement les points sur les i: «Ce conseil communal est le lieu où le débat démocratique doit être mené, certes avec les coudées franches mais dans le respect des uns et des autres et, surtout dans le respect de nos institutions. On peut tout se dire, ou presque, du moment que l’on y met les formes. Et par pitié, si on pouvait, avec la forme, tendre vers un peu plus de concision, ce serait vraiment merveilleux. Je sais que vous êtes capables du meilleur, comme du pire, il est vrai.»

Cette entrée en matière abrupte peut surprendre ceux qui connaissent mal la deuxième ville du canton, à la fois bastion ouvrier, centre agricole et pré-carré d'une bourgeoisie locale prospère, presque patricienne. Pourtant, après plus de deux mois à arpenter ses rues, des cafés de la place Pestalozzi aux menhirs néolithiques de Clendy, force est de constater que la mise en garde est justifiée. L’atmosphère régnant au sein du pouvoir yverdonnois - habitué à l’alternance politique depuis la fin de la Seconde guerre mondiale - a de quoi inquiéter les amoureux de la démocratie. Les observateurs ne sont d’ailleurs pas tendres au moment de la décrire.

Morceaux choisis:

  • «On est souvent en dessous du jardin d’enfants.»

  • «C’est une guerre de tranchées!»

  • «Certaines attaques sont dignes des égouts.»

  • «Un véritable défouloir.»

  • «C’est un climat très particulier, assez malsain. Il m’est arrivé de rentrer chez moi en disant: ces gens sont cinglés.»

Même le syndic de la Ville, le PLR Jean-Daniel Carrard, 62 ans, dessinateur-architecte de formation, visage rond et souriant, déplore des séances devenues hargneuses, marquées par beaucoup d’attaques personnelles. Nul doute, en effet, que certains élus souffrent de cette ambiance guerrière et gare à ceux qui oublient leur armure au moment de passer le seuil du conseil communal.

Mais à en croire un observateur averti de la vie politique yverdonnoise, le syndic a également sa part de responsabilité dans les tensions actuelles: «La machine Carrard s’est grippée ces dernières années, car Pierre Dessemontet, municipal socialiste, lui fait de l’ombre et pourrait lui ravir son poste en mars. Ce sont vraiment deux frères ennemis qui tirent les ficelles, chacun de leur côté. Cela explique pourquoi le climat s’est autant crispé.»

Car si les deux camps s’opposent sur tout, ou presque, il y a un point qui fait l’unanimité: la vie politique yverdonnoise s’est fortement détériorée depuis dix ans. Couvrant l’actualité nord-vaudoise pour le quotidien 24Heures, Erwan Le Bec le constate tous les jours. Dans son stamm du Bar du Coq, à la rue du Valentin - où il passe commande en italien - le journaliste se montre aussi lucide que critique: «Cela fait longtemps qu'il n'y a plus de débats d’idées au conseil communal.» Depuis son élection en 2015, Jean-Daniel Carrard subit les attaques répétées de l'opposition de gauche. Son prédécesseur socialiste, Daniel von Siebenthal, avait eu droit au même traitement de 2009 à 2015 de la part de la droite, minoritaire à l'époque.

Déception de la démocratie

À l'ombre du château trapu du XIIIe siècle qui domine le centre-ville, Isidore Raposo, co-fondateur du journal La Région et véritable mémoire locale comme en témoigne sa barbe blanche, confirme. «Les élus ne sont plus là pour construire, ils sont là pour jeter la peau de banane à l’adversaire. Ce que je constate, c’est que trop souvent, l’objectif n’est pas le bien de la population mais leurs propres visées politiques.»

Celui qui a été journaliste à 24Heures et rédacteur en chef de La Côte se passionne depuis un demi-siècle pour les péripéties de sa commune: il a d'ailleurs remporté le prix du civisme yverdonnois à 16 ans. Aujourd'hui, il regrette cette atmosphère délétère qui nuit au bon fonctionnement de la capitale du Nord-vaudois. Le journaliste décrit un conseil communal en campagne électorale permanente. «On retarde volontairement des projets, on demande des études supplémentaires. C’est une manière de se mettre en avant, de dire: “Regardez-moi, je suis un meilleur gestionnaire de votre argent”. Cette politisation du franc donné par le citoyen me fait vomir.»

Un cri du cœur qu’Isidore Raposo envisage de raconter dans un livre qui sera sans doute moins tendre que celui qu’il a consacré au fameux hôtel La Prairie, à l’avenue des Bains. «J’ai envie d’expliquer ma déception de la démocratie, poursuit-il. Je suis né en Espagne, sous Franco. Quand je suis arrivé en Suisse, à l’âge de huit ans, on m’a présenté cette démocratie comme le système idéal. La réalité, c’est que ce n’est guère différent d’ailleurs. Et ce n’est pas propre à Yverdon, on retrouve ces mêmes problèmes dans d’autres villes vaudoises de moyenne importance.»

Faux profils Facebook

Yverdon a pourtant ses particularités. Au moment de dresser le décor de cette saga, impossible de ne pas souligner que la capitale du Nord-vaudois fait désormais davantage parler d’elle pour ses frasques politico-comiques que pour le brouillard qui la recouvre une partie de l’hiver. Mi-novembre 2020, à quatre mois des élections communales, un communicant local engagé par le PLR s'est fait épingler pour avoir utilisé une dizaine de faux profils Facebook afin de promouvoir le parti sur les réseaux sociaux. Sur les photos de ces prétendus ardents militants PLR, on découvre le regard pénétrant de Juliette Héritier, sur fond de lac de Neuchâtel, ou Julien Dupuis, gendre parfait sorti de HEC. Interpellée par 24Heures, qui a révélé l’affaire, la section locale du parti dit avoir appris «avec stupeur et indignation» cette imposture. Le prestataire a été immédiatement remercié. Un nouveau scandale qui intervient un an après celui du départ forcé, sur fond de tensions politiques, de la rédactrice en chef de La Région, le journal local. Mais nous y reviendrons.

Les «anciens» du Conseil communal déplorent cette vie politique qui ne tourne plus dans le bon sens. Yves Richard a représenté le PLR durant deux décennies. Au téléphone, le septuagénaire finit par se laisser convaincre d’en parler. «Je ne comprends plus la politique, c’est devenu de la mesquinerie. Avant, il y avait un dialogue, même entre adversaires, on se réunissait pour discuter. Si la solution de gauche était la bonne, on la prenait. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des attaques personnelles, il y a beaucoup d’agressivité. On ne cherche pas à bâtir, seulement à détruire.»

Attaques personnelles et autres mesquineries

Le conseiller municipal socialiste Pierre Dessemontet, que certains présentent comme le futur syndic de la ville, assure ne pas être surpris par l’ambiance qui règne dans la cité thermale. Ce solide quinquagénaire, géographe plutôt médiatique, a expérimenté la virulence de la politique lausannoise et affirme que les tensions du conseil communal d’Yverdon ne l’atteignent pas. «Nous avons une séance ce soir et je n’ai pas la boule au ventre. Mais je sais que d’autres municipaux l’ont.»

Pour lui, cette crispation est la preuve qu’Yverdon est passée du statut de gros village à celui d’une ville de moyenne importance. «Aujourd’hui, nous avons 30’000 habitants et un budget de plus de 200 millions de francs. Il est logique que nous ayons une politisation de plus en plus forte des enjeux.»

Tout en observant que nombre de ses confrères sont choqués par ce changement d’atmosphère, il met en garde contre une certaine forme de nostalgie. L’élu socialiste souligne tout de même que la ville vient de traverser deux syndicatures dures avec deux personnalités – Daniel Von Siebenthal et Jean-Daniel Carrard – très fortes et souhaitant tout contrôler. Des personnalités qui, d’un côté comme de l’autre, ont laissé peu de place à la minorité et au consensus, préférant imposer leurs idées «au forceps» grâce à leur majorité politique, comme nous l’ont confié plusieurs élus. «Il n’y a aucune collégialité, Carrard gouverne», lâche l’un d’eux.

Koh Lanta politique

La mainmise du PLR de Jean-Daniel Carrard sur la politique de la ville remonte à la victoire du parti de droite en 2016. Avec quatre candidats élus dès le premier tour, les libéraux-radicaux tiennent fermement la majorité à la Municipalité, face à deux socialistes et une verte.

Pour comprendre ce que cela implique pour les membres de l’opposition, faisons appel à un soupçon d’imagination. Supposons que vous participez au jeu de télé-réalité Koh-Lanta et que vous partagez votre île déserte avec six autres aventuriers, deux appartenant, comme vous, à la tribu rose-verte et quatre appartenant à la tribu bleue.

Vous aurez beau faire du feu main dans la main, dormir dans la même cabane précaire et crever de faim ensemble, au moment de voter pour prendre une décision, votre tribu sera, à chaque fois, en minorité avec trois voix contre quatre. Vous pourrez toujours débattre et tenter de convaincre vos camarades, vos arguments n’auront finalement aucune importance puisque, mathématiquement, vous ne pouvez pas gagner. Frustrant, non?

Bien sûr, on pourrait imaginer que les sept aventuriers cherchent à appliquer deux traditions propres à la Suisse: le consensus et le dialogue pour trouver des solutions qui conviennent à tous. Mais c’est sans doute trop demander à des gens qui ont l’estomac dans les talons…

Rupture de collégialité

Le principe est le même à la Municipalité d’Yverdon, même si personne ne meurt de faim. Sauf que pour les trois élus de gauche, l’épreuve de survie dure depuis bientôt cinq ans. Autre différence majeure, ils ne peuvent pas se présenter face à la caméra pour se plaindre que la tribu bleue n’en fait qu’à sa tête car, contrairement aux standards de la télé-réalité, attaquer frontalement ses camarades et rompre la collégialité n’est pas bien vu en politique suisse.

En 2019, pourtant, la gauche a fini par briser cette sacro-sainte collégialité dans le cadre de l'affaire de La Région. Au nom de la liberté de la presse, les municipaux socialistes et verts se sont désolidarisés du syndic et de ses collègues PLR. La raison? La lettre envoyée par Jean-Daniel Carrard, pour la Municipalité, à la rédactrice en chef du journal, Caroline Gebhard, afin de se plaindre de la couverture de l'actualité locale par le titre. En bref, les élus regrettaient que l'action de la Municipalité ne soit pas davantage mise en avant.

Conséquence de cette «déception», le courrier indiquait la suspension de la page d'information communale, un manque à gagner de 3800 francs par mois pour le journal. C'est là où le bât blesse: la gauche confirme avoir accepté le principe d'une lettre de protestation mais jure ne jamais avoir validé les répercussions financières. De son côté, le syndic affirme que tout le monde était au courant.

Quoiqu'il en soit, l'épisode avait entraîné le départ avec fracas de la rédactrice en chef du titre en juin 2019, un départ qui s'est réglé, un an plus tard, par une conciliation entre avocats et un accord financier tenu secret. Par ailleurs, en novembre 2020, le Conseil suisse de la presse a condamné «l'ingérence» de la Ville dans la liberté rédactionnelle du journal et la «pression sur la ligne éditoriale du titre».

Dix ans de perdus

L’ambiance tendue régnant à Yverdon, le conseiller communal PLR Daniel Cochand en a fait l’amère expérience en 2018. Après avoir posé un peu trop de questions à son propre parti et déposé un recours auprès du conseil d’État - pour une mauvaise information au Conseil communal dans le cadre de la reconstruction d’une salle de gymnastique - il a subi une mise à l’écart du PLR et de ses séances. Une période qu'il a très mal vécue et qu'il décrit comme une profonde injustice. Un temps évoquée, son exclusion du parti ne sera finalement pas prononcée et tout rentrera dans l’ordre quelques mois plus tard. Ce qui ne l’empêche pas de conserver sa liberté de parole: «La droite sabote les plans de la gauche et réciproquement.»

Un contexte qui commence à coûter cher à la cité thermale. «Yverdon a perdu dix ans avec cette ambiance politique pourrie. Nous avons raté plusieurs trains, celui du développement économique, celui du développement urbanistique», affirme Vassilis Venizelos. L’élu Vert, qui siège depuis 1998 au conseil communal, se souvient, lors de son premier mandat, de débats acharnés mais toujours courtois. Bien loin du populisme actuel ressenti par de nombreux élus et des heures perdues à s'écharper.

En cherchant bien, il y a toutefois un élu qui trouve que le dialogue démocratique reste riche au Conseil communal d’Yverdon: Ruben Ramchurn. Souvent pointé du doigt par ses collègues pour ses provocations et son omniprésence tant sur les réseaux sociaux que lors des séances, l’UDC à la carrure imposante, directeur d’un EMS à Hauterive (NE), de l’autre côté du lac de Neuchâtel, a conscience qu’il peut se montrer agaçant. «Ça m’est complètement égal de bousculer, c’est comme ça qu’on fait avancer les choses. La politique vaudoise est parfois beaucoup trop convenue. De ce point de vue, je dois admettre que j’apprécie la politique genevoise.» Pourtant, même lui reconnaît les tensions grandissantes. «Plus on se rapproche des élections, moins on peut discuter.»

Prochain épisode, mardi 12 janvier:

En parallèle de ce climat politique délétère - sur lequel nous reviendrons - de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer «le cercle restreint d’entrepreneurs» s’arrogeant tous les projets à Yverdon. Si certains attribuent ce phénomène à la taille de la ville, d’autres pointent l’influence discrète des clubs-services et de leurs réseaux.