L'artiste Miriam Cahn dans son studio à Stampa, dans les Grisons, en janvier 2020. (KEYSTONE/Christian Beutler)
Voyages en art suisse | épisode № 08

Quand Miriam Cahn se lève, elle ne sait pas si elle est femme, homme ou animal

Loin des paillettes de l’Engadine, le Val Bregaglia est resté la modeste vallée qui a vu naître Giacometti. Elle compte parmi ses habitants Miriam Cahn, l’une des artistes vivantes les plus connues du pays. Depuis quarante ans, son œuvre engagée et sans concession commerciale s’expose dans le monde entier. Elle a fait de l’égalité un thème majeur de son travail. Je lui rends visite un dimanche soir. Devant le manifeste féministe des Gerrilla Girls accroché au-dessus de son lit, la “Bâloise bergaiote”, comme l’appellent les gens du coin, parle d’identité, de ses colères et lance un avertissement aux jeunes artistes suisses: sortez!

Si elle faisait du cinéma, on lui déroulerait des tapis rouges. Mais Miriam Cahn a choisi l’art et déteste les courbettes. Alors elle déblaie la neige en survêtement, devant chez elle, à Stampa, dans le petit village grison où est né Alberto Giacometti. Quand je lui demande si elle est venue s’établir ici par intérêt pour le sculpteur, elle secoue vigoureusement la tête: «Il y a trente-cinq ans, j’ai rencontré le boucher de Maloja. Un type extraordinaire, très cultivé, qui avait connu Giacometti. Nous sommes devenus amis. Mais là-haut, c’était trop cher pour habiter. Alors, je suis descendue dans le Val Bregaglia.»

Grâce à une belle vente à Francfort, elle s’est fait construire à Stampa un bâtiment contemporain par l’un de ces architectes dont les Grisons sont fiers, Armando Ruinelli, du village voisin de Soglio, plus bas dans la vallée. Miriam Cahn vit dans son atelier. Un bâtiment rectangulaire avec deux portes rouge sang découpées dans le béton: l’une, énorme, pour sortir de l’atelier les œuvres de grand format qu’elle aime réaliser. L’autre, à une hauteur plus humaine, pour les visiteurs. Une porte pour l’œuvre, l’autre pour l’homme.

Le corps et l’esprit, sans limites

La seule porte dégagée, ce dimanche d’hiver, est celle de l’atelier. Je pénètre dans un immense espace éclairé par la large baie vitrée qui donne sur la montagne. Les murs sont recouverts de tableaux, tous retournés. Faces peintes contre béton froid. Il n’y a rien à voir, à part des marques de peinture sur le mur, celles que laissent les traits énergiques de l’artiste après avoir détaché l’œuvre finie.

Cet article est réservé aux abonnés.