Frédéric Elkaïm, art advisor, coach en art et enseignant chez Art Now ! / Photo: Aline Kundig

«Les artistes suisses ne sont pas des enfants gâtés. Ils ont des choses à dire»

Existe-t-il un art suisse? J’ai posé cette question à un Français, Frédéric Elkaïm.

La plateforme «Art Now!» de Frédéric Elkaïm propose des cours en ligne sur l’art contemporain. Cet ancien directeur de Drouot Formation – l’école du marché de l’art à Paris – raconte l’art depuis Genève où il s’est installé il y a une dizaine d’années comme consultant. «Art Now!» égrène des exposés sur les mouvements artistiques qui se grignotent à la demi-heure, comme une mini-série. Anecdotes, références, tout y est. Sauf l’épisode sur l’art suisse. Alors nous avons essayé de l’imaginer par visioconférence.

Heidi.news: Si vous deviez donner un cours en ligne sur l’art suisse, par quoi commenceriez-vous?

Frédéric Elkaïm: J’ai animé un jour un workshop sur l’art moderne suisse pour des pros. C’était un peu compliqué, parce que je remplaçais à la dernière minute un marchand d’art spécialisé dans ce domaine. Il m’a fallu rapidement déterminer qui j’allais considérer comme artistes suisses. Est-ce que j’allais intégrer Le Corbusier, alors qu’il a pris la nationalité française, ou Vallotton pour toute sa période nabi alors qu’il vivait à Paris pour l’essentiel de sa création?

Cela aurait été mal parti si vous aviez retiré Vallotton et Le Corbusier d’un cours sur l’art suisse.

Évidemment, c’est pour ça que je les ai pris. Et soit dit en passant, Le Corbusier a choisi de devenir français pour des raisons qui tiennent davantage aux marchés publics qu’à l’identité. Bref, ce que je veux dire, c’est que l’art suisse n’a pas grand lien avec le passeport. L’art suisse, pour moi, est fait à la fois par les artistes en Suisse, quelle que soit leur nationalité, et par les artistes suisses établis ailleurs. Pour mon cours, qui remontait jusqu’à Hodler, j’ai également considéré des gens de passage comme Paul Klee qui a fait pas mal d’allers-retours.

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Ernest Biéler (Rolle, 1863 - Lausanne, 1948). Devant l'église de Saint-Germain à Savièse, 1886. Huile sur toile, 204 x 302 cm. Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Acquisition, 1886. Inv. 556 © Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Donc, vous avez les personnages: Le Corbusier, Vallotton, Paul Klee, Hodler… Maintenant qu’en faites-vous ?

Frédéric: Je raconte leur parcours. La première chose qui me saute aux yeux, c'est l’extraordinaire cote des artistes suisses. Elle a explosé ces 20 ou 30 dernières années. J’en ai beaucoup discuté avec des spécialistes, notamment l’auteur du catalogue raisonné d’Ernest Biéler. Il me disait que le marché suisse avait récemment commencé à racheter ses stars. Un peu comme le marché chinois rachète son patrimoine à des prix incroyables. En Suisse, comme il semblerait que l’argent ne soit pas vraiment le problème, forcément, les prix des Vallotton, des Anker, sont exponentiels. C’est la même chose pour Cuno Amiet ou pour le père Giacometti, Giovanni… Même l’Ecole de Savièse a la cote.

Montrer que l’art suisse est à la mode, c’est bon pour captiver l’auditoire…

Mais c’est vrai! L’art suisse du XIXe et du XXe siècle est passé d’un statut un peu ringard à la modernité. A mes clients qui estiment que l’art suisse est dépassé, je leur propose de le regarder avec un œil neuf et non pas à travers l’image de la boîte de chocolat ou du coussin brodé.

Les spécialistes combattent l’idée d’un art suisse, mais les banques suisses collectionnent l’art suisse…

La banque Pictet, la plus grande banque privée de Suisse, possède en effet une collection incroyable. Il est intéressant de constater que sa création est assez récente. 2004, cela correspond à la construction de leur nouveau siège à Genève. Mais aussi à une période où il était important pour les banques de réaffirmer leur identité suisse. Cela a peut-être joué un rôle.

Revenons à votre cours imaginaire sur l’art suisse.

J’ai donné un autre cours intitulé «J’aurais voulu être un artiste suisse», pour un groupe d’ étudiants en communication créative. Cette fois-ci, j’avais choisi des artistes suisses contemporains pour qu’ils s’en sentent plus proches. C’est-à-dire la scène artistique romande, j’ai commencé par John Armleder et toute sa bande et j’ai fini par Maya Rochat. Leur dire qu’il existe un art suisse qui a une certaine reconnaissance au niveau international, que dans les cent meilleurs artistes vivants au monde il y a autant d’artistes suisses que d’artistes français, que dans leur identité suisse, il existe une forme créative et attractive, ça les motive.

Vous qui ne craignez pas les «-ismes», quels sont ceux que vous rattacheriez à la Suisse?

Les mouvements qui me viennent immédiatement à l’esprit sont le symbolisme autour de Hodler, l’Ecole de Savièse, le néo-géo et les artistes concrets zurichois autour de Max Bill. Le groupe Ecart à Genève également. Le dadaïsme bien sûr. Et un néo-impressionnisme-fauvisme du côté de Cuno Amiet. Souvent, ce sont des tendances locales de mouvements plus larges. Et puis j’en rajouterais un, que vous ne trouverez pas dans les livres d’histoire: l’appropriationnisme. C’est très suisse.

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John M. Armleder. Sans titre (Furniture Sculpture), 2007. Collection Fonds cantonal d’art Contemporain – Etat de Genève

C’est-à-dire?

La manière dont John Armleder s’empare de l’abstraction géométrique et en fait une lecture critique et ironique, par exemple. Quand il colle des tables en formica les unes aux autres pour en faire une sorte de grille à la Mondrian. J’y mettrais également les œuvres de Valentin Carron qui s’approprie des objets vernaculaires et même des œuvres d’art.

Vous partagez l’idée que l’humour est une caractéristique de l’art suisse?

Absolument. Un humour subtil, ni provocateur ni belge. On n’est pas chez Wim Delvoye avec sa Cloaca Machine ou ses cochons tatoués. Pas du tout. L’humour suisse est plus retenu, plus subtil, plus pince-sans-rire. On peut y mettre également Christian Marclay ou Jérémy Geindre, qui a un univers délirant, un peu dadaïste. En fait, le dadaïsme influence encore la scène suisse. Dada n’est pas né d’artistes suisses, mais il est né en Suisse, d’un délire possible en Suisse. C’est étonnant. Parfois, l’art suisse me donne le sentiment de partir d’un attendu relativement traditionnel, consensuel et bourgeois et de le dépasser complètement. Il s’en distancie et s’en joue.

L’artiste vaudoise Claudia Comte estime que la part suisse de son art réside dans le soin de la réalisation de son travail. Iriez-vous jusqu’à dire, malgré le cliché, que la précision est une autre caractéristique de l’art suisse?

Oui. Revenons à Valentin Carron. Tout a l’air comme ça fantaisiste alors que c’est extrêmement bien calé. Et l’art de Maya Rochat, avec cette problématique autour de la question du support et de son traitement: ça pourrait paraître complètement anarchique mais quand on regarde de près, tout est super précis. Je me souviens d’une pièce d’elle, un rouleau de bâche, une œuvre tout à fait conceptuelle mais la bâche était matériellement parfaitement enroulée. Prenez aussi Miriam Cahn, une artiste qui pourrait passer comme expressionniste, l’équivalent d’une Marlène Dumas, mais il y a chez elle des séries, une méthode de travail, une rigueur qui la rendent tellement suisse. Quand on rencontre des artistes suisses, on se sent moins en décalage. Ce sont presque des humains normaux, les artistes suisses.

Humour, précision, qu’est devenu l’art du paysage à l’époque contemporaine?

Franchement, je n’en sais rien. Quand vous arrivez à l’hôtel des ventes à Genève et que vous voyez tous ces tableaux de montagnes, ça ne fait vraiment pas envie. Il y a tellement de paysages qui ont été traités pendant tellement longtemps…

Mais il n’y a pas une parenté entre l’Ecole de Genève, les Calame, Diday, et les “land artistes” en Suisse ?

Je ne l’ai pas repérée…

Parmi le top 1000 d’Artprice qui classe les artistes contemporains les mieux vendus aux enchères ces vingt dernières années, le premier Suisse est 68e. C’est le Zurichois Urs Fischer. Etonnant?

Fischer, c’est une machine. C’est le Jeff Koons de la Suisse. Un néo-Warhol. Il est capable de mettre en place des mécanismes -  qui justement jouent sur l’humour -  et qui fonctionnent très bien. Comme un briquet qui prend la forme d’un ours. Ce sont des pièces énormes. La fois où il m’a scié, c’est avec l’exposition qui s’appelait Fischer and friends. Il a mobilisé la fondation Desk en Grèce et a réussi à avoir des pièces de Jeff Koons, de Maurizio Cattelan et un peu de Kiki Smith, tous des artistes ultra connus. Et il a utilisé la même méthode que Warhol, c’est-à-dire qu’il s’est haussé lui-même, médiatiquement, à la hauteur des artistes dont il s’était entouré. D’un point de vue plastique, c’est très bien fait, c’est spectaculaire. Pour moi, ça manque un peu de contenu. Je le mets dans la catégorie des artistes entrepreneurs.

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Urs Fischer. Untitled, 2011-2020. Crédit : Bourse du commerce – Pinault Collection / Photo : Stephan Altenburger

Et Ugo Rondinone, le deuxième artiste suisse le mieux vendu?

Il est plus intéressant. Parce que son univers est plus large. La «cible» de Rondinone est aussi célèbre que la Marilyn de Warhol. Quand tu es en Suisse, tu dois posséder ta cible de Rondinone. Ces artistes-là ont réussi là où les Français n’arrivent pas. Rondinone ou Fischer ont su adopter un langage universel, qui parle à tous, avec peu d’images. Chez Rondinone, vous avez les clowns, les cibles, les grands personnages, les oiseaux bizarres, les arcs-en-ciel, voilà, c’est tout. Bien sûr, il va parfois faire autre chose, comme un arbre mort, mais malgré tout, c’est un artiste que l’on reconnaît. Le problème avec les artistes français, c’est qu’ils ne veulent pas créer d’œuvre qui ont un impact visuel très puissant. Prenez le flag de Jasper Johns. Comment voulez-vous lutter contre ça quand vous vous appelez Daniel Buren?

Mais où est l’idée de création dans cet acte répétitif?

Je ne nie pas leur capacité à créer. Mais parallèlement, ils ont développé un savoir-faire entrepreneurial. C’est comme ça que ça marche aujourd’hui.

Et les Suisses savent y faire?

Oui, il me semble. Voyez Sylvie Fleury avec son ironie face à la féminité. Pareil avec les objets en moumoute. On est dans le spectaculaire.

Donc, dans votre cours imaginaire sur l’art suisse, vous diriez que l’art suisse existe, que Michel Thévoz a tout faux?

Je crois que l’art suisse existe. Mais je comprends ce que veulent dire les historiens d’art comme Michel Thévoz. Les artistes ne veulent pas être classés, enfermés dans un territoire ou un autre, ou comme ayant une pensée spécifiquement suisse. Parce que je peux en cinq minutes vous faire la théorie inverse de ce que je viens de vous dire et vous trouver cinq bons artistes de chez vous qui n’en ont rien à cirer des questions vernaculaires ou culturelles suisses, qui n’ont pas d’humour et qui sont bordéliques. Mais qu’ils le veuillent ou non, la culture suisse les relie. Et il y a un aspect important dont ils bénéficient tous, c’est qu’il est moins difficile d’être un artiste en Suisse qu’à Paris.

Vraiment?

En Suisse, il y a davantage de tout: davantage de commandes publiques, davantage d’argent, de collectionneurs, d’institutions, de prix, de bourses, de lieu de résidence, de fonds cantonaux et municipaux... Rencontrer un galeriste ou un commissaire d’exposition, c’est possible pour un artiste à l’écart du milieu. En France, ça n’est même pas imaginable. Ce confort peut se ressentir sur la création.

En bien ou en mal? Trop de confort ne pousse pas à donner le meilleur de soi-même.

Et voilà Calvin ! Mais vous avez raison. Ce n’est pas un hasard si l’école allemande est l’une des plus importantes d’après-guerre. Elle a des choses à raconter, pour reconstruire sa culture notamment. La Suisse n’a pas ça. Ni la France ni l’Angleterre. Mais les artistes que je rencontre ici ne sont pas des enfants gâtés qui se masturbent la tête. Au contraire, ils profitent d’une certaine forme de moindre précarité pour travailler leur créativité. Ils ne sont pas dans le schéma bohème ou maudit. Ce sont des gens sérieux qui ont des choses à dire.

A vous entendre, il y aurait davantage un art suisse qu’un art français, allemand ou anglais?

Je crois, oui. Sauf pour l’Allemagne. Il y a une communauté d’esprit entre Joseph Beuys, les artistes expressionnistes comme Albert Oehlen, Georg Baselitz, Anselm Kiefer, Gerhard Richter. Ils sont tous en train de retravailler sur la question de l’historicité, la question qui va du personnel au général. Stratégiquement, ça n’existe pas, la Suisse. C’est peut-être parce que l’identité suisse se cherche que les artistes participent à ce ciment. Voilà: l’une des raisons pour lesquelles l’art suisse existe, c’est peut-être que les Suisses ont envie qu’il existe.

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