La nouvelle annexe, ouvert le 9 octobre 2021. (KEYSTONE/Christian Beutler)
Voyages en art suisse | épisode № 01

Le «plus grand musée d’art de Suisse», tout juste inauguré et déjà dépassé?

Tout me pousse à commencer ma recherche à Zurich. Après tout, c’est là qu’il y a le plus de galeries d’art, le plus de lieux alternatifs. C’est là qu’ont prospéré les dadaïstes et l’art concret. Ce qui brille le plus en ce moment, ce sont les massives portes plaquées de laiton du nouveau bâtiment du Kunsthaus. Je l'ai visité encore vide. Le 9 octobre 2021, il est devenu le plus grand musée d’art du pays. Un Louvre en Helvétie, un Moma sur Limmat. Son inauguration devait être un événement national, dans ce pays où l’art est si puissant. Pourtant, même dans le milieu de l’art, il laisse sceptique. Et si ce musée à plus de 200 millions de francs prévu depuis vingt ans arrivait trop tard?

Je me souviens de l’an 2000, à Londres. J’y vivais en journaliste indépendante. Une maison d’édition de Paris m’avait confié la rédaction d’un guide culturel sur la capitale britannique. J’avais eu la chance d’être invitée à l’inauguration de la Tate Modern, ce musée installé dans une ancienne usine hydroélectrique. L’événement avait mis la capitale en émoi. La reine avait même traversé la Tamise pour couper le ruban. L’ambassade de Suisse, fière d’avoir comme citoyens les architectes du lieu, Jacques Herzog et Pierre de Meuron, avait organisé une fête mémorable au cœur du musée londonien.

Me voici en Suisse, vingt-et-un ans plus tard: Zurich inaugure ce que le dossier de presse nomme le plus grand musée d’art du pays. La nouvelle extension du Kunsthaus n’a rien à envier à la Tate Modern. Ni son architecture par l’une des signatures contemporaines les plus reconnues, David Chipperfield - oui, ce sont les Anglais qui font les musées suisses et les Suisses qui font les musées anglais - ni son contenu, composé notamment de «la plus grande collection d’impressionnistes d’Europe, après celle de Paris», la collection d’Emil Georg Bührle dont on tente de faire oublier le passé contesté de marchand de canons.

Les rubans inutiles

Et pourtant, le Kunsthaus de Zurich devient le musée d’art le plus important de Suisse dans la quasi-indifférence. La période de restrictions n’aide pas à l’enthousiasme, mais cela n’explique pas tout. En décembre dernier, alors que je me renseignais sur la tenue, malgré la pandémie, des journées portes ouvertes de l’extension Chipperfield à peine terminée mais pas encore aménagée, le personnel de Pro Helvetia, installé dans un immeuble voisin, ignorait tout de l’événement quinze jours avant. Il a finalement été reporté en mai 2021. Les organisateurs avaient disposé à cette occasion devant les immenses portes plaquées de laiton des rubans pour contenir la foule. Mais ils se sont révélés inutiles: un public mesuré évoluait sagement autour de l’atrium lumineux, découvrant une enfilade de salles élégantes, au son des cloches disposées aux quatre coins du bâtiment par le chorégraphe devenu artiste William Forsythe.

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C’est peut-être parce que dans l’heureuse Suisse, l’inauguration d’un nouveau musée d’art n’est plus un événement extraordinaire. Zurich arrive en effet après l’ouverture de l’extension du Kunstmuseum de Bâle, entre deux inaugurations de Plateforme 10 à Lausanne, après l’agrandissement des musées des beaux-arts de Berne, Coire, Aarau, avant celui de la Fondation Beyeler à Bâle… Mais que va-t-on faire de cet écrin magnifique? Entre l’intention et sa réalisation, une vingtaine d’années se sont écoulées et le monde a changé.

Grandes rétrospectives en question

En d’autres temps, les grands musées étaient à peu près assurés de rentabiliser leurs bâtiments griffés par de prestigieux architectes en présentant de grandes rétrospectives qui attiraient les foules. Au Kunsthaus, on compte bien augmenter le nombre de visiteurs annuels de 300'000 aujourd’hui à près de 400'000 dès l’ouverture de l’extension. Les Cézanne, Monet, Van Gogh de la collection Bührle sont considérés comme des valeurs sûres. Complétés par des prêts de musées internationaux, ils sont des catalyseurs de blockbusters. Mais aujourd’hui, les grandes rétrospectives coûtent de plus en plus cher en assurances. Elles laissent une empreinte carbone qui fait tache dans un milieu de l’art qui met désormais, lui aussi, la lutte contre le changement climatique parmi ses préoccupations. Et ce n’est pas l’époque agoraphobe de l’après-covid qui va les encourager.

Dans quel monde débarque le Kunsthaus? Pour mieux comprendre ce qui se passe à Zurich, j’ai appelé Daniel Baumann. Le Bernois est directeur d’un établissement voisin, la Kunsthalle. Formé à Genève, habitant à Bâle, il est le premier curateur non-américain à avoir orchestré la grande biennale de Pittsburgh. Depuis quelques années, Zurich l’a adopté et il a adopté Zurich. Il aime vanter la «seule ville de Suisse qui réunit le plus d’acteurs de qualité pour une scène artistique dynamique». Devant sa caméra de visioconférence, Daniel Baumann reconnaît que  «Le Kunsthaus arrive dans un moment où l’on a besoin d’écrire une nouvelle histoire».

La génération plus drôle

Ce ne serait pas la première fois que l’histoire de l’art se réécrit à Zurich. Baumann raconte les années 70 et la toute puissance de l’establishment qui a poussé de jeunes artistes et curateurs à réagir. A leur tour, ces mêmes trublions sont devenus ensuite l’establishment: Bice Curiger, conservatrice au Kunsthaus, Patrick Frey, le critique d’art devenu éditeur, Fischli & Weiss, les artistes détracteurs transformés en stars. «Cette génération-là a créé un nouveau contexte à Zurich, plus ouvert, plus drôle», poursuit Baumann. Sont arrivées les années 80, la scène alternative et militante, la gauche au pouvoir. Un changement radical. A l’international, Zurich en a imposé avec l’esprit de la revue Parkett. Une décennie plus tard, la ville a connu l’essor de grandes galeries et la création du centre d’art dans l’ancienne brasserie Löwenbräu. «Vers les années 2000, les artistes, les galeries, les institutions, tout le monde a profité du marché qui dégageait énormément d’argent», rappelle Daniel Baumann.

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Une vue de l'intérieur du bâtiment, en mai 2021. (KEYSTONE/Christian Beutler)

Dans les ateliers des artistes, on est passé au tournant du millénaire d’un langage visuel globalisé - «une sorte d’écran vide que l’on retrouvait dans toutes les villes de la planète» - à un monde de l’art très glamour. «Beaucoup d’artistes sont devenus riches et l’art s’est matérialisé dans des objets à vendre. La réaction a été un engouement pour les performances libérées de la pression du marché. L’envie de produire un moment unique plutôt qu’un objet. Cette génération-là a grandi dans le double refus du culte bourgeois et de l’idéalisation post-soixante-huitarde à laquelle elle ne pouvait plus s’identifier. Elle a eu tendance à aller vers le vide pour se débarrasser de ces deux héritages très pleins. Ça a marché un moment. Politiquement, cette génération d’artistes a refusé de s’engager et ça a énervé pas mal de monde», résume Daniel Baumann.

Aujourd’hui, le monde de l’art est devenu celui des activistes. Les artistes combattent un système créé par les hommes et les blancs, militent pour un salaire, calculent leur empreinte écologique, conçoivent des œuvres qui ne répondent plus aux catégories traditionnelles: arts visuels, vidéo, photo, théâtre, danse, musique.

Les grandes promesses

Face à ces chamboulements, les institutions doivent redéfinir leur rôle. Les musées patrimoniaux sont appelés à revoir leurs collections avec un regard critique, postcolonial et égalitaire. Les lieux d’art alternatifs - les “off-spaces” -  font maintenant le travail des galeries en offrant aux artistes une première expérience. Les galeries, elles, exposent les artistes émergents comme le faisaient jadis les “Kunsthallen”. Ce qui poussent les centres d’art à faire une partie du travail patrimonial des musées en redécouvrant l’histoire de l’art récent ou en se lançant dans l’édition de livres d’art. Et les musées publics, alors, que montrent-ils? Quel est leur rôle maintenant que tout le monde fait un peu de tout?

Le nouveau Kunsthaus promet beaucoup: il veut à la fois montrer ses collections historiques dans son ancien bâtiment, réserver de vastes espaces de la nouvelle aile aux artistes d’après 1960, déployer les collections de grands mécènes privés, présenter des expositions internationales tout en faisant davantage de place aux artistes locaux. Un vaste catalogue d’intentions qu’il sera difficile à tenir. Toutes les attentes reposent sur la future direction, qui a été choisie avec un soin particulier: il a fallu un an au comité de sélection formé de représentants des plus grands musées internationaux - on y retrouvait un conservateur de la Tate Modern – pour dénicher la perle rare. C’est finalement une Belge qui a décroché le poste: Ann Demeester, née à Bruges, a dirigé des lieux d’art à Amsterdam et aux Pays-Bas. Tiens, c’est une spécialiste d’art contemporain.

Le retard de Genève

Dès janvier 2022, la nouvelle directrice devra s’adapter à la donne actuelle, compliquée encore par la pandémie, avec un bâtiment tout neuf mais construit sur les bases du monde d’hier. La question va se poser également pour tous les grands musées du pays, y compris ceux du nouveau quartier lausannois, Plateforme 10. «Les grands musées sont très stables en temps de crise. Tant mieux, c’est rassurant. Mais le revers de la médaille, c’est qu’ils ont davantage de peine à s’adapter», admet Daniel Baumann. Dans ce contexte, le retard de Genève, qui s’est vu refuser dans les urnes en 2016 le projet de Jean Nouvel pour l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire, se transformera peut-être en force si l’idée d’un musée durable et intégré à la ville l’emporte (voir notre bonus).

Pour me guider dans mes voyages en art suisse, j’ai eu la chance de bénéficier des conseils d'Olivier Kaeser, curateur,  ancien co-directeur du Centre culturel suisse à Paris et excellent connaisseur de la scène artistique suisse. Dès le début, il me l’avait dit: c’est moins dans les musées que dans les lieux alternatifs qu’il faut prendre le pouls de l’art actuel. Je longe donc la Rämistrasse et ses galeries historiques pour rejoindre les off-spaces du Kreis 4.

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Prochain épisode: un prosecco avec la salonnière du Kreis 4

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Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.