Les personnes âgées ont-elles une potion magique? | Axelle de Russé pour Heidi.news

Quel est le secret des seniors?

Publié le 05 juin 2021 05:55. Modifié le 07 juin 2021 16:55.

Ca la prenait parfois, dans la torpeur des après-midis de son enfance égyptienne. Par 40 degrés et sans chapeau, Yvette partait «en Asie». La petite fille, «bronzée comme un pruneau», enfourchait son vélo, qu’elle embarquait sur le ferry à Port-Saïd pour rejoindre Port-Fouad et ses rues désertes, dans lesquelles elle roulait des heures. «J’adorais ça!», se souvient à 91 ans celle qui est devenue sculpteure. «Je dois aimer la vie, sans le savoir… Je suis tout le temps dans l’envie.»

Yvonne, était du même genre intrépide, malgré des parents possessifs mais visiblement très occupés par leur boutique de brocante. L’adolescente suisse aux cheveux roux s’échappait dans la forêt où elle se lançait des «défis». La traverser de nuit, par exemple. «Comme j’étais en amitié avec les arbres, que je leur parlais, je savais que ça se passerait bien.» Le «besoin d’aventure» comme moteur de sa vie, aujourd’hui encore, à 75 ans.

Monique, elle, en aurait pleuré. De ces fougères plus hautes qu’elle, glissantes sous la pluie des Pyrénées françaises. De savoir que ses frères et sœurs continuaient à jouer alors qu’elle devait rejoindre la ferme de son oncle et de sa tante pour y passer les vacances à s’occuper des cochons. Trop souvent à son goût d’enfant. C’est peut-être pourtant cette différence de traitement et cette mère dont elle a «attendu un compliment» jusqu’à ses 60 ans — après, elle a abandonné — qui ont permis à la petite fille aux yeux verts de s’affirmer par la suite, se dit aujourd’hui, à 79 ans, celle qui a élevé des brebis presque toute sa vie.

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Monique ne s’occupe plus des brebis, mais elle reste la maitresse des fromages! Lanne-en-Barretous, le 26 avril 2021. | Axelle de Russé pour Heidi.news

Dans une ancienne grange de Villars-sur-Fontenais, dans le Jura suisse, qu’il a transformée en la cuisine d’une grande maison qui donne sur des arbres fruitiers, Edouard, 87 ans, s’interroge lui aussi sur ce qui lui a donné la ressource de rebondir à chaque coup dur – et il en a connus —, quand son plus jeune frère n’a pas pu. Il repense à sa tante sans enfant qui l’a accueilli quand il avait 12 ans, et protégé de parents chez qui «c’était la déglingue». Ca a sauvé le jeune ado.

Marcel, lui, à quelques kilomètres de là, à Porrentruy, voit son parcours moins en ruptures qu’en prolongements. Son regard bleu sous sa casquette en laine, comme son énergie, lui viennent de ses parents, besogneux et paysans. Mais aussi «précurseurs», investis dans la modernisation de l’agriculture. Marcel a repris le flambeau: banquier, il a prêté aux agriculteurs du coin pour acheter tracteurs et engins. «Développer» ce bout de Suisse coincé entre la France et le Jura. L’objectif de sa vie. Autant dire qu’il n’a pas fini, même du haut de ses 84 ans.

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Marcel pose devant une des entreprises qu’il gère toujours, dans le pôle industriel de Porrentruy. Le 14 avril 2021. | Photo Axelle de Russé pour Heidi.news

Résurgence d’un vieux débat

En novembre 2020, j’ai envoyé le courriel suivant à un réseau professionnel et personnel en Suisse et en France (où je vis), à des interlocuteurs susceptibles de pouvoir me recommander des femmes et des hommes de plus de 75 ans au profil un peu particulier:

Bonjour,

Je me lance dans une série d’articles pour Heidi.news sur celles et ceux qui ont plus de 75 ans et qui donnent envie d'être comme eux.

Est-ce parce qu'ils ont connu la guerre, même très petits? Qu'est-ce qui explique leur pulsion de vie, qui fait défaut parfois aux plus jeunes actuellement? Je parle de celles et ceux qui se tiennent droits, dignes, élégants, curieux, les journées rythmées, même s'ils ont des difficultés de santé, même s'ils ont connu des drames. Ils peuvent être encore en activité professionnelle ou non. Vivant seuls ou non. Si cet appel vous fait penser à quelqu’un, je cherche des témoins.

La crise sanitaire avait achevé de me convaincre. Je collectionnais les coupures de journaux, les podcasts d’émissions de radio ainsi que les replay de débats télévisés sur les personnes âgées. Des limites avaient été franchies. «Le fait d’avoir priorisé les personnes en maison de retraite pour les vaccins, c’est en fait tout à fait discutable. Parce que… pourquoi on va en institution sinon pour y terminer sa vie?», demandait sur un plateau télé un chef d’un service hospitalier d’urologie (dont vous pouvez entendre les propos ici). «Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration. Cela me donne envie de pleurer», confiait au Temps André Comte-Sponville (à lire ici). «Traditionnellement, les parents se sacrifiaient pour leurs enfants. Nous sommes en train de faire l’inverse!» Les propos du philosophe avaient rencontré un certain succès – il avait été invité à les répéter sur la RTS (à écouter ici). Un ancien débat ressurgissait, opposant les «jeunes», au chômage, aux «vieux», qui posséderaient tout et qui auraient savonné la planche à leurs successeurs.

Cette dichotomie a choqué certains des principaux concernés, en colère contre leur «ghettoïsation, signe infaillible de l'échec d'une civilisation», comme l'écrit la journaliste Laure Adler dans le livre La voyageuse de nuit, qu’elle a publié en septembre 2020, à 70 ans. Selon un rapport intitulé «Les 65 ans et plus au cœur de la crise Covid-19» (à lire ici), durant la première vague de la pandémie en Suisse, près de la moitié des plus de 65 ans interrogés estiment que le regard des plus jeunes sur eux a évolué de manière (très) négative, et trois sur cinq trouvent que les médias ont véhiculé une image négative, voire très négative, de leur âge. Des associatifs, des chercheurs, spécialistes des personnes âgées, sont venus à la rescousse, rappelant que les retraités consomment, gardent les petits-enfants et payent «beaucoup d’impôts». Bref, qu’il ne faut pas s’en débarrasser trop vite. Pas tout de suite. Mais cette façon d’invoquer leur utilité économique m’a laissée perplexe.

Les «personnes-repeuplées»

Car, ici, il est avant tout question de vie. Encore potentiellement longue, à 75 ou 80 ans. Encore active: hommes politiques, médecins, artistes, paysans continuent à exercer. Nombre de retraités sont investis dans des activités culturelles, sportives ou associatives. D’autres pas et ne s’en portent pas plus mal. Certains témoignent d'une progression dans leur liberté, leur créativité, leur manière de prendre les choses, se trouvent plus émancipés, plus eux-mêmes, plus heureux, ou simplement là, bien présents, sans se poser toutes ces questions. Ils ne sont pas tous en institutions, pas tous invalides, pas tous grands-parents gâteau ni parents à charge. Pas «dépendants» ni «vulnérables».

Nous leur sommes liés, qui plus est. Pour le philosophe Bruno Latour, l’intérêt de la pandémie est même de nous permettre de comprendre à quel point nous le sommes, tous âges confondus et même toutes natures confondues — puisqu’il inclut dans ce qu’il nomme la «personne-repeuplée» les animaux, les virus, les bactéries et les végétaux. Une «personne-repeuplée» que nous avons toujours été mais que nous avions négligée.

«Nous ne pourrons jamais simplifier nos relations en supposant qu’il y a des individus avec des bords bien délimités, qui seraient à côté les uns des autres, partes extra partes, autonomes et autochtones, et qui pourraient se déclarer quittes les uns des autres, étrangers par conséquent, aliens en quelque sorte, comme s’ils ne se superposaient pas les uns sur les autres, comme s’ils n’interféraient pas les uns avec les autres», écrit-il dans Où suis-je?, paru en janvier 2021. «Projetez le territoire d’un oiseau migrateur sur une carte du monde (…) vous ne comprendrez pas grand-chose à ce qui le fait chanter. Tout change si vous commencez à savoir ce dont il se nourrit, pourquoi il migre, sur combien d’autres vivants il doit s’appuyer et quels sont les dangers qu’il doit affronter au long de ses parcours.» Nos attachements, nos interdépendances, nos appartenances nous définissent finalement mieux que notre carte d’identité. D’où la nécessité de les faire parler.

En réponse à mon courriel, on m’a d’abord conseillé surtout des femmes.

«Une passionnée de Chine, syndicaliste militante, adepte de “C’est ma question!”»

«Ma grand-mère des Grisons, une montagnarde! Elle vit sa vie à la fois avec grand sérieux et une désinvolture géniale.»

«Une amie psychanalyste de 80 ans qui accueille les circonstances sans être dans l’accablement.»

Certaines amies d’amies voulaient absolument témoigner, parfois trop jeunes selon mes critères. Une copine m’a du reste prévenue, à propos de ces critères: «A mon avis, ta tranche d'âge est trop vaste! Aucun mérite à se tenir droit et à avoir du rythme avant 85 ans. C'est après que c'est étonnant…»

J’ai interrogé Annie, Christiane, Gérard, Danielle, Jacques, Majo, Michel, Yvonne, Yvette, Edouard, Marcel, Monique, André, Paul et ma voisine de palier. La plupart des personnes contactées m’ont aimablement accueillie – par téléphone ou de visu, à distance et masquée –, par politesse, curiosité ou plaisir d’un thé partagé. Mais sans trop comprendre ce qui m’intéressait.

«Je ne suis pas superwoman, vous savez.»

«Je ne suis pas sûre de savoir quoi vous dire.»

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Yvonne chez elle dans le quartier de Carouge. Le 14 avril 2021. | Axelle de Russé pour Heidi.news

Nous avons cherché ensemble ce qui pouvait expliquer la force qui les animait. L’échange a duré deux ou trois heures. Pour des raisons de clarté du propos et d’équilibre — entre les genres, les métiers, les lieux de vie —, je dois faire des choix et ne peux pas, ici, rapporter les propos de mes quinze d’interlocuteurs. Mais tous m’ont nourrie, me permettant, d’entretien en entretien, de voir des récurrences apparaître, parfois inattendues, et des divergences s’affirmer. De découvrir à chaque fois des parcours qui m’ont passionnée. Surtout, j’ai rencontré des gens heureux de discuter. Et cette simple question qui m’a traversée: mais pourquoi je ne les fréquente pas davantage?

Sexualité, objets de charme et sculptures phalliques

Monique, la petite fille aux yeux verts qui pleurait dans les fougères, m’a proposé de passer à la ferme le matin, avant qu’elle fasse comme chaque midi la soupe pour six convives. Il faisait encore nuit quand je suis arrivée. Le chien qui devait «faire sonnette» n’a pas marché. Par le carreau auquel j’ai tapé, j’ai vu cette femme aux cheveux gris et courts, aujourd’hui veuve et grand-mère, faire la vaisselle dans la maison qu’elle occupe depuis cinquante ans, dont trente passés avec ses beaux-parents. Autour d’un costaud café filtre, contre toute attente, nous avons causé couple, et sexualité. J’ai bien cru que ce serait également le sujet en me rendant chez Yvonne, l’ado rousse qui parlait aux arbres. La personne qui nous a mises en relation avait tenu à me prévenir: Yvonne vit entourée d’«objets de charme», qu’elle revend ensuite. J’ai été dubitative plusieurs jours durant, à me demander si j’allais mener un entretien entourée de godemichés, revendus qui plus est. Il n’en a rien été.

Yvette, qui pédalait entre l’Egypte et l’Asie «bronzée comme un pruneau», m’a en revanche reçue dans un atelier rempli de sculptures aux formes phalliques et de femmes enceintes. «C’est la création, c’est la vie !», commente la petite femme de 91 ans dans son pull marin et son pantalon blanc. Elle m’annonce sa prochaine exposition, en 2021, au musée de la Bibliothèque Forney à Paris. Des sculptures de bronze, de terre cuite. Des femmes éphémères de papier journal, dont une qui vomit des cartes postales. Elle réfléchissait à placer au début de la visite cette phrase que Marguerite Yourcenar a écrite à la fin de sa vie: «Je commence à percevoir le profil de ma mort.» Yvette ressent la même chose. Et en rit.

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Yvette dans son atelier parisien. Le 12 avril 2021. | Axelle de Russé pour Heidi.news

Marcel s’est montré moins guilleret, son regard bleu s’échappant parfois dans la nuit, loin de la salle de réunion à néons. Il a tenu à me montrer le Technopôle de Porrentruy sur lequel il bâtit son quatrième hôtel d’entreprises, pour des sociétés qui ont besoin de bureaux et de locaux industriels. C’est sa fierté depuis qu’il est à la retraire – ça fait 23 ans – et sa principale occupation depuis qu’il est veuf – ça fait deux ans. Nous avons donc passé en revue les chiffres-clés de son projet. Mètres carrés, effectifs, prêts, retombées économiques pour ce coin de Suisse que l’ancien banquier entend «développer». Et puis, à un moment – il me semble que c’est quand nous avons parlé de son père «précurseur», et de tracteurs —, ses yeux se sont mis à pétiller. C’est un autre Marcel qui a fini par m’inviter à partager une pizza «sur le pouce», faute de restaurants ouverts ce soir-là.

Le médecin qui m’avait recommandé Marcel m’a également conseillé Edouard, malmené par les drames de la vie. Les cheveux de l’adolescent recueilli par sa tante à 12 ans ont blanchi, surmontant une barbe tout aussi blanche. Seuls ses sourcils broussailleux sont restés sombres et lui donnent un air de diable heureux. L’entretien avec l’ancien enseignant a été émaillé de cidres «légers» et de petits verres de Damassine — «une prune incroyable de la région», a-t-il expliqué à la Française que je suis. Discrète mais bien présente, sa femme est restée avec nous. Quand l’un de leur trois fils est passé, qu’il a compris que le but de ma visite était d’interroger des gens pleins d’énergie vitale, il a immédiatement supposé que je venais pour sa mère. Nous avons ri, en vidant nos petits verres d’un trait.

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Edouard et Miecheline se sont recontrés à La Chaux-de-Fonds. Ils participaient à la création d’un mouvement politique de jeunesse. Ils ne se sont plus quittés. Villars-sur-Fontenais. Le 13 avril 2021. | Axelle de Russé pour Heidi.news

J’étais néanmoins troublée. Et si je m’étais trompée d’interlocuteurs? Pourquoi finalement m’intéresser à ces femmes et ces hommes «qui ne sont pas des personnalités», comme l’a bien reformulé le médecin suisse qui a joué les intermédiaires? Des femmes et des hommes qui mènent une vie ordinaire. Et si mon questionnement était finalement mon sujet: pourquoi m’émerveiller que des gens vivent? Ou plutôt «existent», selon la définition que donne Robert Neuburger du terme. Pour le psychanalyste, à qui j’ai déjà consacré une Exploration pour Heidi.news (à retrouver à retrouver ici), le «sentiment d’exister» désigne le fait de se sentir légitime, le droit d’être là, à sa place, de se tenir debout sans trop s’effondrer. Ou pas trop souvent. Alors, quel est leur secret?

Prochain épisode: Cette époque où «tout était possible»