Yvonne devant chez elle, dans son quartier à Carouge, le 14 avril 2021 | Axelle de Russé pour Heidi.news

Des femmes et des hommes avec une sacrée pulsion de vie

Publié le 05 juin 2021 06:00. Modifié le 06 juin 2021 08:40.

Chaque année, début janvier, pour savoir dans quelle direction orienter mon travail de journaliste, je prends une page vierge et j’écris des mots et expressions éparpillées, en vrac, puis je dessine des flèches entre celles et ceux qui peuvent être reliés.

Début 2020, j’avais noté en haut à droite «Ces femmes libres nées avant guerre: quelle relève?». Je pensais à la comédienne Jeanne Moreau, à la créatrice de mode Sonia Rykiel, la sculptrice Claude Lalanne, à toutes ces médecins, gynécologues notamment, qui partent à la retraite depuis un moment, sans être remplacées et qui incarnent pour moi un certain rapport au monde et aux autres.

Le passage du flambeau

J’avais écrit aussi – j’ai retrouvé la feuille en faisant du rangement – «Neuburger: le dernier des Mohicans?» A l’occasion d’une Exploration en 2019 pour Heidi.news, ce psy iconoclaste m’avait raconté les années 60 et 70 dans l’univers de la psychiatrie. Certes, les hôpitaux de l’époque étaient vétustes, barricadés et certains traitements scandaleux mais, se souvenait Robert Neuburger, les médecins souffraient moins de cloisonnements mentaux qu’aujourd’hui. «Transmission», mais aussi «élégance», «dépression» ou «sensations» venaient parsemer ma page, se ramifiant vers d’autres sujets. Je me demandais, pour ces femmes nées avant guerre comme pour ces psys octogénaires, comment s’effectuait le passage de flambeau aux générations suivantes. Je percevais que «quelque chose» disparaissait, peut-être à tout jamais, et que c’était dommage. Mais les perceptions ne font pas des articles et, début 2020, je ne savais que faire de ces idées.

La crise sanitaire a éclaté. J’ai eu envie de «couvrir» l’actualité, ce qui m’est rarement arrivé en quinze ans de métier. Je préfère habituellement prendre le temps, pour des livres ou des films. Mais, là, c’était si incroyable – un vrai laboratoire grandeur nature – que je voulais participer. J’ai pourtant rapidement cessé d’écouter les informations à la radio et de lire les journaux. Les courbes de contamination et les interviews d’épidémiologistes ne me nourrissaient pas. Pire, elles m’angoissaient. Alors que le monde continuait quand même de tourner. Dans les campagnes, dans les familles, chez des personnes âgées, ailleurs que là où se font les médias. Hors du halo des phares de la voiture. J’ai attendu dans mon terrier.

Voir les rides ou l’énergie

Et j’ai commencé à entendre. Des petites remarques. Des plaintes à voix basse:

  • J’ai des amies qui en ont marre d’être traitées de vulnérables…

  • C’est dur ce qu’on dit sur nous en ce moment…

Un frémissement de mécontentement des femmes et des hommes de plus 75 ans que je côtoyais. Pas célèbres. Ne réalisant aucun exploit. Dont on décide de voir les rides ou l’énergie, au choix. Et si c’était la porte d’entrée pour développer mon intuition de début d’année? Si je suivais la piste de celles et ceux que je trouvais si curieux, si élégants, se tenant droits, pleins de vie. Pour savoir comment ils faisaient.

Sans mener de grande enquête, ou alors d’un genre particulier. Sans larder les témoignages d’explications scientifiques.

Je suis donc allée écouter des femmes et d’hommes nés pendant ou avant la seconde guerre mondiale, dont on m’avait dit qu’ils avaient une sacrée pulsion de vie. J’en ai rencontrés une quinzaine, passant plusieurs heures avec eux, jusqu’à toucher une singularité: dans leurs paroles, dans leurs sensibilités, dans leurs représentations. Récits parfois inattendus.

De grandes lignes ont émergé. Sur le rapport au temps, au plaisir, aux objets, sur cette période bien particulière qu’enfants ils ont traversée. Entre culot et doute, organisation et souplesse, avec une bonne dose de curiosité.

Lisez mon premier épisode: Quel est le secret des seniors?