Widad Zoglani. Photo: Sami Zaïbi.
Tunisie, 10 ans après | épisode № 02

«Nous sommes une génération sacrifiée»

Des quartiers populaires aux bars LGBTQ underground, en passant par l’université et les cinémas, les jeunes de Tunis étrennent leurs libertés nouvelles. Mais elles ne suffisent pas. On est passé de «ferme ta gueule» à «cause toujours», dit la réalisatrice Widad Zoglani.

Sur le ferry, j’ai fait la connaissance de Seif Eddine, 34 ans, un Tunisien émigré en France qui bénéficie de la tenue par téléphone, Covid oblige, des entretiens avec sa responsable chez Pôle emploi pour s’échapper quelques jours et revenir au pays. On s’est lié d’amitié et il m’a invité dans son quartier natal de Radès, où avec ses amis il a bien failli périr pendant la révolution.

Il insiste pour venir me chercher chez ma tante Houda, bien qu’il lui faille traverser la ville de part en part. Il est accompagné de ses amis d’enfance Oussama et Mohamed, avec qui il manifestait en 2011. Ils me regardent avec amusement, se demandant ce que je peux bien venir faire à Tunis, dans la Citroën toussotante de Seif, alors que j’ai un précieux passeport rouge à croix blanche. Dans l’habitacle, du rap tunisien sature les basses, les compères se passent un joint de main en main. A un feu rouge, un ado dont les habits tombent en lambeaux lave sans préavis le pare-brise et quémande quelques millimes. Les amis sont embêtés, ils n’ont pas un sou. Pour toute rémunération, Mohamed finit par tendre le joint au laveur, qui aspire goulûment une longue taffe. Seif redémarre, tout le monde rit.

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