Le quartier cossu d'Ennasr ("victoire") dans le nord de Tunis. (c) Sami Zaïbi
Tunisie, 10 ans après | épisode № 01

«A Tunis je vis en apnée»

Des quartiers huppés de mon oncle aux banlieues populaires des rescapés de 2011, la révolution constante laisse un goût amer dans la capitale. Ma chère «exception tunisienne» ne serait-elle qu’un mythe?

Le souvenir est vaporeux, dilué quelque part dans la fumée odorante du barbecue. Je devais avoir une dizaine d’années, c’était lors d’un grand méchoui à Hammamet. Ce dimanche-là, le soleil de juillet tombait comme une enclume sur notre petit bungalow en bord de mer. Tous mes cousins, tantes et grands-parents (ainsi que quelques opportunistes guidés par les effluves de merguez) étaient assis autour des tables en plastique blanches accolées les unes aux autres. 

Alors que je m’astreignais à des exercices pour tenter de mémoriser le nom de chacun de mes cousins, j’ai entendu d’une oreille, sans trop comprendre, quelques bribes d’une discussion à voix basse entre mon père et mon oncle, alors qu’ils s’affairaient à retourner les poivrons sur le grill, un peu en marge de la grande tablée: «… ça va finir par péter… tout va s’effondrer comme un château de cartes… il faut qu’on assure nos arrières…»

C’était encore l’âge d’or de l’ex-président Zine El Abiddine Ben Ali. L’argent coulait à flot, les projets pharaoniques se multipliaient, la Tunisie venait d’être, en 2004, sacrée championne d’Afrique de foot dans son stade flambant neuf, baptisé Sept novembre (la date du coup d’Etat médical opéré par Ben Ali en 1987). Mais la stature du dictateur commençait à se fissurer. Face à la corruption du clan Ben Ali-Trabelsi, qui avait d’ailleurs déboulonné de son haut poste un membre de ma famille, face aussi à la censure, la colère sociale commençait à poindre, attisée par les inégalités économiques criantes.

En cette fin d’années 2020, force est de constater que mon père avait raison, même s’il n’est plus là pour me le souffler à l’oreille. Ça a pété, et (presque) tout s’est effondré, surtout cette classe moyenne qui constituait le cœur de la Tunisie. Accoudé au bastingage du «Carthage», parti la veille de Gênes, je fixe avec fascination la houle profonde se briser sans résistance contre la quille noire, quinze étages plus bas. Je songe: dans quelle détresse des êtres humains doivent-ils se trouver pour partir à l’assaut de ces mêmes vagues, dans l’autre sens, entassés dans des zodiacs propulsés par des moteurs de quelques chevaux?

Le cul entre deux chaises

Il y a une cinquantaine d’années, mon père avait fait ce trajet, Tunisie-Europe, mais en ferry. A l’époque, nul besoin de visa. Il avait 19 ans. Lui et ses amis, lassés des carcans de la société tunisoise, avaient fait un pari: qui tiendra le plus longtemps en Europe? Ses amis étaient allés en France mais mon père, qui ne ratait jamais une opportunité de se démarquer, avait choisi la Suisse. Ce devait être Genève, mais une panne de train en a décidé autrement. Ce fut Lausanne où, après les nuits à même le sol de la gare, les petits jobs de plongeur et une intégration progressive, il finira par épouser ma mère, qui est Suisse. Mon père a remporté le pari. Mais avec l’âge, comme tous les expatriés tunisiens, il a eu le mal du pays. Il a fini par acquérir le petit bungalow de Hammamet. Quand il y allait, ce qui arrivait de plus en plus souvent, il ne disait plus «je pars en Tunisie», mais «je rentre en Tunisie». Ce furent également ses derniers mots, prononcés il y a deux ans dans un lit du CHUV, au terme d’un long combat contre le cancer. Aujourd’hui, sa sépulture est caressée par la brise marine, au cimetière de Hammamet.

J’ai hérité de mon père un rapport ambivalent avec la Tunisie. D’un côté, il m’a transmis le rejet des carcans de la société musulmane, ne m’a pas appris ni l’arabe, «puisque de toute façon tout le monde parle français là-bas», ni les fondements de l’Islam, «parce que ça ne te sert à rien». De l’autre, il m’a légué un amour flou pour ce pays, que je critique beaucoup mais où je retrouve avec bonheur chaque été ma famille et quelques amis. Ce qui me laisse le cul entre deux chaises, fier et ignorant d’un pays que je n’ose appeler «mon» pays.

Il y a dix ans, en Suisse, ma famille et moi étions fiers de cette révolution démocratique, civile et laïque, fiers de nos cousins qui manifestaient sur l’Avenue Habib Bourguiba. Et malgré les prédictions pessimistes de mon père, on croyait que la révolution allait réussir, en vertu de «l’exception tunisienne», cette «théorie qui s’attache à opposer la Tunisie au reste du monde arabe et à vendre une tunisianité qui justifie cette exception, en mobilisant des éléments historiques, géographiques et géopolitiques» (Hatem Nafti, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie?, Riveneuve, 2019). Ce «carrefour des civilisations», point de bascule à l’équilibre entre le monde arabe et occidental, allait parvenir à se démocratiser, à endiguer la corruption et surtout à mieux répartir les richesses.

Qu’en est-il devenu? Pour la première décennie de la révolution, j’ai ressenti le besoin de traverser la mer et retrouver ma famille. A la descente du ferry, après les interminables formalités douanières, je j’ai été accueilli par ma tante Houda, la sœur joviale de mon père. C’est elle qui m’hébergera le temps de mon séjour tunisois, dans son appartement du quartier d’Ennasr. Le soir de mon arrivée, autour d’une tastira (mélange émincé de piments verts, d'œufs et de tomates cuites) relevée, je présente à elle et son mari Mourad l’objet de ma visite. Mourad, diplomate de métier et dans l’âme, me demande, un peu inquiet: «Tu ne vas pas parler que du négatif, quand même?»

Droit des femmes à la pointe

Pendant mon séjour chez eux, Houda et Mourad ont voulu me montrer le côté positif de la révolution. Ma tante a évoqué les droits des femmes, pour lesquels elle s’est battue au sein de la Ligue des électrices tunisiennes. La parité horizontale et verticale est désormais inscrite dans la loi. Cela signifie que les listes électorales doivent comporter le même nombre d’hommes que de femmes, et assurer l’alternance des genres dès la tête de liste. «Une avancée révolutionnaire, au niveau arabe et même mondial». De plus, la nouvelle loi 58 protège mieux les femmes victimes de violences. En revanche, celle pour l’égalité successorale a échoué: un frère hérite encore du double de sa sœur, la répartition prévue par la Charia.

Quant à Mourad, il estime que les acquis démocratiques compensent bien la cacophonie générale de l’Assemblée des représentants (le parlement tunisien). Les élections organisées depuis la révolution n’ont effectivement souffert d’aucune contestation et la liberté d’expression est garantie, en témoignent les quinze nouvelles chaînes de télévision et leur flot intarissable de critiques envers le gouvernement actuel de Hichem Mechichi, dont la fragmentation empêche la concrétisation de tout projet.

Dépression démocratique

Un soir, je retrouve mon oncle Hatem, le frère de mon père, dans son bureau de la banlieue commerçante des Berges du lac, près de l’ambassade américaine barricadée. Avec ses cheveux poivre et sel, son veston bordeaux s’ouvrant sur un col roulé noir et ses derbies, il dégage toujours cet air de jeune entrepreneur dynamique, quinze ans après le lancement de Zai, son entreprise d’importation de caisses enregistreuses, «numéro un du secteur en Tunisie». Il me fait visiter en coup de vent ses locaux bardés d’ordinateurs et me présente brièvement à la vingtaine de jeunes employés. 

Mais son regard toujours vif s’est voilé de préoccupation. Au volant de sa nouvelle voiture, qui me semble plus petite que la précédente, il déballe ses craintes. «Aujourd’hui, j’ai perdu six clients. Ils ne peuvent plus payer l’abonnement à mes services, faute de recettes. Le Covid a creusé les dégâts de la révolution». Étant donné les trous des filets sociaux, il se soucie du sort de ses employés. «Si je ne les paye pas, comment vont-ils nourrir leur famille, payer leur loyer?».

Ces dernières semaines, il a donc réduit la cylindrée et quitté sa villa pour un appartement plus modeste. Mais il ne se plaindra pas de nouveau logement. Dans le salon, d’où l’on entend le doux reflux de la mer, Hatem nous sert des Celtia, la bière locale. Puis il détaille sa vision de la dystopie:

  • «Les gens n’ont plus de quoi manger, le pays est au bord de la faillite». Entre 2010 et 2020, le PIB a stagné, le taux de chômage est passé de 14 à 22%, tandis que le taux de change dollar/dinar a triplé, tout comme le prix de certaines denrées de base.

  • «Le pays ne peut pas avancer avec des islamistes au gouvernement». Lors des élections législatives de 2019, le parti islamo-conservateur Ennahda a reculé mais reste, avec 20% des sièges, la première formation d’un parlement fragmenté. Le gouvernement multipartite, qui rappelle le système suisse, est fondé sur une alliance contre-nature entre progressistes et islamistes.

  • «Surtout, et c’est le pire problème, la corruption s’est elle aussi démocratisée. Avant, la mafia au pouvoir se limitait à cinquante, maximum cent personnes qui tenaient tout. Maintenant, tout le monde se sert, les gens n’ont plus peur». La spectaculaire arrestation, le 20 décembre dernier, du ministre de l’Environnement pour soupçons de corruption dans une affaire d’importation illégale de déchets depuis l’Italie, en est le dernier exemple, tandis que le manque à gagner de l’Etat à cause de l’économie informelle est évalué à 2,6 milliards de dinars (855 millions de francs suisses).

Mon oncle se remémore un dîner avec un partenaire commercial français de longue date. Tout se déroulait au mieux, lorsque, subitement, son interlocuteur assène: «Et si le pays s’écroule? S’il n’y a plus de devises?». «A ce moment, j’ai compris que la confiance était rompue». Alors, amer, il franchit le pas qui mène de la dépression démocratique à la nostalgie autoritaire: «En Tunisie, il faut de la rigueur. Il faut la fessée. Les gens ont toujours eu un père derrière, Habib Bourguiba puis Ben Ali. Ils ne sont pas prêts pour cette démocratie de merde».

Le silence tombe. «Démocratie de merde», il a dit. Elle me semble loin, la révolution de jasmin dont parlait la télévision suisse. Si elle a une odeur, ce n’est plus celle du jasmin. D’ailleurs, les observateurs s'époumonent désormais à rappeler qu’on parlait à l’origine de révolution de la dignité, et non de jasmin, comme l’ont présentée les médias européens. A l’instar de mon oncle, nombreux sont les Tunisiens qui versent dans l’élégie et regrettent le bon vieux temps. Les anciens caciques du RCD, le parti de Ben Ali, réintègrent petit à petit le pouvoir. Leur nouvelle figure de proue, l’énergique et autoritaire Abir Moussi, ancienne apparatchik, remet en cause jusqu’à l’existence d’une révolution en 2011. Selon elle, on devrait simplement parler de «départ du président».

Hatem nous sert un verre de vin blanc qui le désinhibe davantage. Il me raconte les quatre cents coups de sa jeunesse, quand il rejoignait épisodiquement mon père à Lausanne pour des virées qui le laissent encore rêveur. Puis il fouille son téléphone jusqu’à retrouver une note qu’il a écrite récemment: «A Tunis je vis en apnée et, de temps en temps, j’ai besoin de respirer donc je vais en France». Ses yeux sont humides.

«C’est quoi la suite, un dragon?»

Il faut dire qu’en dix ans, la Tunisie a vécu ce que d’autres pays vivent en un siècle. Je me rappelle cette phrase de Walid l’été dernier, ce chauffeur de taxi et ami de la famille qui m’avait pris à la descente du ferry. «Tu sais, Sami, depuis bientôt dix ans on a tout eu: la révolution, les attentats, la crise économique et maintenant le Covid. C’est quoi la suite, un dragon?». Il avait lâché la boutade avec une note aigüe sur la dernière syllabe, cette légère modulation de la voix qui fait dire des Tunisiens qu’ils chantent quand ils parlent. Tout y est: l’accumulation de drames, la crainte de l’avenir, mais toujours cette pointe d’humour, ciment de l’espoir. 

Dix ans après, qu’est réellement devenue la Tunisie? Ma chère «tunisianité» existe-t-elle vraiment, ou n’est-elle que le fruit de ma naïveté et mon ignorance? Et surtout, quel est ce dragon qui menace à nouveau de se réveiller? 

Sur la piste du dragon, j’explorerai pendant un mois le pays de mon père. Dans les réseaux LGBTQ underground et les banlieues populaires de Tunis, jusqu’à l’oasis de Nafta, dans le sud désertique, d’où est originaire mon grand-père, je chercherai à comprendre ce qui a changé en une décennie. Ma quête journalistico-identitaire m’emmènera sous les oliviers de Sidi Bouzid, le berceau meurtri de la révolution, dans le port de pêche de la Chebba, qui a tenté d’émigrer collectivement, et dans les montagnes du Dahar, où se trame un conflit meurtrier entre des tribus dont on ne soupçonnait pas même l’existence avant 2011. Yalla!