Dessin: Antoine Maréchal pour Heidi.news

Une enquête me tombe dessus lors d'une balade au Val d'Hérens

Notre auteur croyait en avoir fini avec le sable et le béton après sa première Exploration pour Heidi.news, les Vaudois et leur bac à sable magique. Il rêvassait donc en montagne quand une dame insouciante et drôle lui révéla qu'il fallait reprendre du service sans tarder: il était passé à côté d'une grosse histoire à Ballens, près de Morges.

Les informations les plus difficiles à trouver vous tombent généralement dessus dans les circonstances les plus incongrues et sans que vous n’ayez rien fait pour les obtenir.

Je me trouvais dans le Val d’Hérens, au pied de la Dent Blanche, à l’occasion d’un cycle de conférences sur l’espace urbain et le paysage autour du lac Léman. A la suite de ma première Exploration pour Heidi.news sur le bac à sable vaudois, le comité de Lac 21/22 m’avait en effet invité à y donner une petite conférence sur le sable des glaciers et le béton.

Entre un magnifique concert de violoncelle de Sara Oswald et un exposé passionnant sur la cuisson des terres glaises par la céramiste Isabelle Tanner, une collation nous avait été offerte. Je mangeais donc avidement un morceau de viande séchée assis sur un gros caillou. J’étais perdu dans mes pensées quand une dame m'aborda:

— Vous êtes monsieur Baechtold? Je suis Madame de Buren. J’ai beaucoup aimé vos articles sur le gravier.

Moi, je n’en pouvais plus du gravier. Je venais de passer six mois à enquêter sur le sujet et je rêvais de vacances. Et puis j’avais d’autres chats à fouetter: le dernier article de ma série devait encore être publié et un de mes témoins s’était rétracté à la suite de pressions d’un conglomérat de gravières vaudoises. Ce sont des choses qui arrivent dans le métier, mais ce qui me tracassait, c’était que cela concernait des remarques bon enfant sur un chapitre mineur de mon enquête: le bois de Ballens. Pour que des questions aussi anodines provoquent une telle réaction, quelque chose avait dû m’échapper autour de cette forêt. Tout ce que j’en savais, c’était qu’elle recouvrait la plus grosse réserve de gravier du canton et que deux groupes étaient en concurrence pour l'implantation d’une méga-gravière. Le groupe Holcim sur une parcelle appartenant à la commune de Ballens, et le groupe Orllati sur la parcelle voisine qu’il avait récemment achetée à une vieille famille noble de la région. Je remerciai donc cette dame d’un sourire plein de condescendance, un peu comme l’aurait fait Ronald Reagan à sa secrétaire dans un film des années cinquante. Elle poursuivit néanmoins:

— Mon nom ne vous dit rien?

Je continuais à sourire comme un idiot, alors elle ajouta avec bienveillance:

— De Buren… ma famille était propriétaire du bois de Ballens. Vous savez… le bois dont vous parlez dans votre article.

Je voyais très bien de quelle parcelle elle parlait! Elle représente en gros 6,5 millions de m3 de sable à 30 francs le mètre, auxquels il faut additionner le même volume quand on le remplit de déchets qui rapportent aussi 30 francs le m3. Le bois de Ballens représente donc un revenu brut potentiel de près de 400 millions pour le groupe Orllati, qui l’a récemment acquis.

— Hé bien ce bois, Orllati l’a acheté pour deux millions de francs, dit-elle.

Mon sourire niais disparut et je m’étouffai avec cette damnée viande séchée, tandis que mon cerveau tentait tant bien que mal de continuer à fonctionner. J’avais décrit dans mes articles Avni Orllati comme un visionnaire opportuniste, mais racheter une forêt pour 0,5% de sa valeur, ça n’était plus du business, c’était de la sorcellerie. Je ne pus que bredouiller:

— ...heu ...deux …illions?

— Un million neuf cent huitante-quatre mille francs, pour être exact. C’est Monsieur Sanchez, que vous avez interviewé, qui nous a harcelées pendant cinq ans pour y parvenir, et comme on n’a pas cédé, il s’est débrouillé autrement pour l'acquérir au nez et à la barbe de Holcim qui avait le droit d’exploitation signé par mon père.

— Miguel Sanchez, l’administrateur du Groupe Orllati béton et granulat? L’ancien responsable Holcim béton et granulat?

— Oui, celui-là même, me dit cette dame. Maintenant vous imaginez bien que le groupe Holcim est furieux et veut se venger. Il nous demande cinq millions de dommages et intérêts alors que nous n’avons rien d’autre que notre ferme.

— Mais c’est une pièce de Shakespeare en terres vaudoises que vous me contez-là, avec ses trahisons, ses coups bas, ses portes flingues et bien sûr ses victimes collatérales!

— Je ne sais pas si nous sommes des victimes collatérales, comme vous dites, mais une chose est sûre: mes deux sœurs et moi-même avons été éduquées dans la plus pure tradition de Buren, c'est-à-dire pour être de parfaites idiotes. Tout ce qu’on attendait de nous, c’était de faire un bon mariage avec un médecin ou un avocat, et qu’on la ferme. Oh je ne dis pas que nous aurons le Nobel de chimie, mais on a décidé qu’on en avait marre qu’on nous prenne pour des tartes. Alors si notre histoire vous intéresse, venez donc prendre le thé dans notre ferme à Denens.

Elle m’a souri puis a rejoint le groupe pour écouter l’exposé sur le Val d’Hérens de la géochimiste Claude Bernhard.

Je restai un moment interdit. Et soudain tout me revint: la nervosité des personnes interrogées, leurs regards inquiets, les sommes faramineuses en jeu et cette incompréhensible guerre des gravières qui fait rage dans le canton de Vaud.

Si je ne venais pas de vivre une hallucination, la boîte de pandore que les groupes Holcim et Orllati tentaient par tous les moyens de maintenir fermée par le mutisme complet de leurs communications officielles était sur le point de s’ouvrir.

Cette dame insouciante et drôle était la clef de tout ce bazar.

J’étais dans la situation de la sergente Ripley dans Alien 2. Rappelez-vous: elle s’est sortie miraculeusement du premier épisode qui est déjà bien flippant – et paf on lui dit qu’il faut y retourner pour finir le job. Au début, elle refuse, mais finit par accepter et évidemment, c’est une très, très mauvaise idée.

J’appelai donc immédiatement mon rédacteur en chef pour lui dire qu’il y avait du nouveau, mais que cette fois il fallait mettre un autre journaliste sur le coup. Il était temps de refiler la patate chaude à quelqu’un de plus solide et moins romantique que moi: pas question pour ma part d’affronter à nouveau les titans du béton. Je suis en effet d’un naturel inquiet et je n’aime pas les blagues de mes collègues qui me voient finir coulé dans un pilier d’autoroute.

Il s’agit maintenant de préciser une chose. Mon rédacteur en chef s’appelle Serge Michel et il est têtu. Je ne dis pas ça pour lui lécher les bottes, parce que par ailleurs il rogne nos frais d'hôtel et de restaurant comme seul peut le faire un descendant de vieille famille genevoise. Attention, je ne dis pas que tous les protestants sont pingres. C’est juste que quand il s’agit de bien -être corporel, il n’y a pas plus radin qu’un patron calviniste. La nourriture et le repos étant considérés comme des plaisirs frivoles, les enveloppes charnelles de ses moines-journalistes peuvent bien crever la dalle et mourir d’épuisement puisque leur esprit a le privilège d’être nourri de la vérité que Dieu a la bonté de nous offrir sous la forme d’une bonne histoire.

Et quand Serge Michel a flairé une bonne histoire, ni l’armée américaine en Irak, ni les talibans en Afghanistan ne pourront le faire changer d’avis. Il a même réussi à convaincre sa femme de l’épouser, ce qui n’était pas gagné. Bref, il est têtu. Il me répondit donc ceci:

— Cette histoire, c’est toi qui l’a commencée, pas question de te débiner. Mais si tu veux de l’aide pour l’enquête, tu travailleras avec Antoine Harari, c’est un vrai chien de chasse, il ne lâche rien. Prenez des sandwichs bon marché et revenez avec une bonne histoire – ou ne revenez pas.

A vos ordres patron! Cette enquête s’écrira donc à quatre mains: les miennes et celles d’Antoine Harari, avec deux A comme l'historien auteur de best-sellers, et non pas Hariri avec deux I comme un malheureux premier ministre libanais. Notez par ailleurs que si Orllati s’écrit avec un seul T, il prend deux L comme Ballens.

Post scriptum. Contacté par Antoine Harari plus tard, Miguel Sanchez, ancien chef de région pour Holcim et aujourd'hui conseiller stratégique chez Orllati, affirmera ne «jamais avoir été en contact direct avec les sœurs de Buren» et que l'accusation de les avoir intimidées est par conséquent absurde. Plus largement, il dit avoir avec la presse de «très mauvaises expériences. En général, la presse veut faire du buzz. Nous on vend des cailloux, vous vendez de la sensation. On dit un truc, et on lit le contraire. On se sent trahi.»