Cinq éditeurs en 127 ans de publication. De gauche à droite: Hans Heinrich Coninx, Otto Coninx-Wettstein, Pietro Supino, Wilhelm Girardet et Otto Coninx-Girardet. Dessin: Berto Martinez.
Tamedia Papers | épisode № 01
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Une famille à nourrir

C’est l’histoire d’une famille, les Coninx, qui domine la presse helvétique et soutient son train de vie grâce aux dividendes versés chaque année par Tamedia, devenu TX Group. Ses membres sont disséminés entre l’Allemagne, le Liechtenstein et la Suisse.

Jens Ellermann, 82 ans, est un violoniste de talent. Longtemps professeur de violon à Hanovre et Munich, il a joué dans de grands ensembles et formé plusieurs solistes ayant fait de belles carrières, qui le citent en référence de leur cursus.

«Je lui dois beaucoup, dit de lui Ulf Schneider, qui fut son élève, aujourd’hui professeur à Hanovre. Il m’a considéré presque comme son fils. Je me souviens aussi d’une magnifique soirée chez ses parents à Vaduz, au Liechtenstein, où il y avait beaucoup de musique, de conversation, de la nourriture fantastique et du vin.»

Mais ce talent n’explique pas à lui seul les dizaines de millions d’euros détenus par sa société, dont le siège est à Munich, ni les fondations à Vaduz contrôlées par ses deux sœurs, non moins garnies.

De Munich à Ibiza

L’une de ses nièces possède une belle maison à Ibiza, encensée par un ouvrage sur «l’immobilier bohème» de l’île. La décoration s’inspire de ses séjours d’enfance dans la propriété paternelle, aux Caraïbes. En 1998, elle s’était confiée au magazine allemand Stern, avec la candeur de ses vingt ans. Elle racontait sa vie de «princesse» à Munich, ses soirées en boîte, la drogue et l’amour. «J’ai le sentiment de perdre mon temps lorsque je travaille», disait-elle.

Sa cousine, Claudia Coninx-Kaczynski, 46 ans, est une administratrice reconnue. Elle siège au conseil de plusieurs sociétés, comme Forbo Holding, une firme spécialisée dans les revêtements, ou Swisscontent, une agence de communication dirigée par son mari.

Mais ce ne sont pas ses compétences de juriste qui lui permettent de côtoyer le gratin du capitalisme suisse ainsi que le conseiller fédéral Ignazio Cassis au sein de plusieurs œuvres de bienfaisance, pour les droits humains, le développement de l’Afrique ou la musique classique.

En dépit de multiples tentatives, nous ne sommes pas parvenus à joindre Jens Ellermann et sa nièce. Pour sa part, Claudia Coninx-Kaczynski a refusé de répondre à nos questions.

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Cinq éditeurs en 127 ans de publication, et toute une famille qui touche des dividendes. L'arbre généalogique de la famille Coninx. Dessin: Berto Martinez

39 millions par an, en moyenne

Tous trois font partie d’une même riche famille zurichoise: les Coninx, dont les avoirs ont été évalués entre 1 et 1,5 milliard de francs suisses en 2019 par le magazine Bilanz. Une fortune à laquelle contribuent chaque jour les journalistes de 33 rédactions en Suisse. Car ce sont les profits de TX Group, la nouvelle appellation de Tamedia, qui irriguent ces trois héritiers et vingt-trois autres. La famille Coninx possède 73,73% du groupe et touche en moyenne 39 millions de francs par an depuis 20 ans, sous forme de dividendes.

Si bien que le patriarche Otto Coninx-Wettstein, au crépuscule de sa longue carrière, pouvait tranquillement déclarer en 1993: «Lors des successions, nous ne payons personne; ils reçoivent des actions.»

Ses mots sont extraits d’un ouvrage publié à l’occasion du centième anniversaire du Tages-Anzeiger, intitulé «Les médias entre l’argent et l’esprit» (Medien zwischen Geld und Geist, par Roger Blum et Toni Lienhard, 1993). Otto Coninx-Wettstein ne pouvait résumer plus efficacement la philosophie qui préside aux destinées de TX Group, une philosophie que ni les changements de raison sociale, ni les crises économiques, ni les styles managériaux, ni surtout l’incroyable succès entrepreneurial des Coninx n’ont modifiée depuis sa création en 1893: le capital doit rester aux mains de la famille fondatrice.

Sans doute à ce jour la figure la plus marquante de l’histoire du groupe, Otto Coninx-Wettstein fut membre du conseil d’administration de la société familiale de 1942 à 1987. Il avait prévu le défi de garder le contrôle sur le Tages-Anzeiger ainsi que sur tous les titres de presse acquis par la suite, de la Basler Zeitung à 20 Minuten en passant par la Tribune de Genève, 24Heures et Der Bund. Ses successeurs s’en sont souvenus au moment de l’introduction partielle du groupe à la Bourse de Zurich, le 2 octobre 2000.

Dividende extraordinaire

«L’entreprise avait besoin d’argent frais. Et dans une société familiale, il y a toujours des courants contraires. Pour racheter les actions de ceux qui voulaient se retirer, il fallait une entrée en bourse, car les statuts de l’entreprise interdisaient le rachat d’actions par l’emprunt», se souvient Michel Favre, directeur-général du groupe à ce moment-là.

La famille s’octroie alors un dividende extraordinaire de 250 millions de francs, prélevé sur les réserves. Depuis l’entrée en bourse, Tamedia a versé 951,1 millions de francs de dividendes, dont 785,6 millions ont enrichi la famille Coninx (en tenant compte du dividende extraordinaire).

Et pour garantir sa mainmise, la famille crée un instrument ad hoc réunissant les détenteurs du capital-action: un «contrat de fidélisation».

Strictement réservée aux membres de la famille, cette convention d’actionnaires est la clef de voûte de la gouvernance du groupe actuel, qui génère un milliard de francs de chiffres d’affaires, emploie plus de 3600 collaborateurs et comprend plus de 50 marques, dans la presse, bien sûr, mais aussi dans la publicité et les plateformes numériques. Il abrite enfin un trésor de fonds propres, à hauteur de 1,9 milliard de francs au 30 juin 2020.

Ce «contrat de fidélisation» régit les nominations au conseil d’administration et le versement des dividendes. Il scelle aussi l’impossibilité de vendre des actions à des tiers, puisqu’il offre à ses signataires un droit de préemption mutuel au cas où un membre de la famille fondatrice souhaiterait céder sa participation. Dans un tel cas, les autres membres du pool peuvent acquérir cette part moyennant un rabais de 20% par rapport à sa cotation. Ce contrat englobe presque tous les membres de la famille fondatrice, soit 69,1% des actions.

La taille du gâteau

Ce contrôle familial est donc garanti. Mais il en va des joyaux de l’industrie suisse comme d’une parcelle agricole que doivent se répartir des héritiers toujours plus nombreux: elle finit par ne plus nourrir ses propriétaires. La fragmentation de l’actionnariat de TX Group augmente le risque d’un non-alignement des intérêts au sein de la famille, ainsi que la pression à la distribution de dividendes.

C’est aujourd’hui la cinquième génération de Coninx qui règne sur le groupe. Soit 26 membres de la famille disséminés entre Hambourg, Munich, Vaduz, Berne, Lucerne et bien sûr Zurich.

«Si l’on inclut leurs enfants, la sixième génération, cela fait une cinquantaine de personnes bénéficiaires au total. Elles travaillent, mais leur niveau de vie est généralement supérieur au revenu de leur activité. Jamais elles n’envisageraient de renoncer aux dividendes», indique un proche de la famille, qui a longtemps travaillé au sein du groupe.

De fait, ce modèle familial a ses contempteurs. Comme Artur Vogel, journaliste et auteur de plusieurs livres, qui a mis fin en 2015 à une carrière de plus de trente ans dans le giron du groupe, alors qu’il était rédacteur en chef du quotidien bernois Der Bund: «Pour la presse, dit-il, la famille Coninx est un gros problème. Un nombre substantiel de ses membres ne contribuent pas à la gestion du groupe; ils ont hérité d’actions et exigent des dividendes pour financer leur train de vie.»

Or cette pression pour le paiement des dividendes repose sur un seul homme au sein de la famille: Pietro Supino, né en 1965 à Milan, avocat passé par McKinsey, actuellement éditeur et président du conseil d’administration de TX Group. Nous reviendrons sur son profil singulier.

Trois branches

C’est par mariage que les Coninx prirent possession en 1906 du Tages-Anzeiger für Stadt und Kanton Zürich, fondé en 1893 par un Allemand, Wilhelm Girardet. Otto Coninx, jeune ingénieur lui aussi allemand, avait épousé la fille de Girardet, ce qui le conduisit à s’installer à Zurich et à reprendre l’affaire. Le couple aura trois enfants dont chacun forme une des trois branches de la famille actuelle.

Leurs deux fils, Otto Coninx-Wettstein et Werner Coninx, et leur fille, Irmgard Ellermann-Coninx, constituent la troisième génération, qui a hérité du capital-action à raison d’un tiers chacun. Tous trois sont aujourd’hui disparus et c’est leur descendance, la vieillissante quatrième génération et la cinquième, qui détient le paquet d’actions familiales.

Les Ellermann, entre Allemagne et Liechtenstein

A son tour, Irmgard Ellermann-Coninx (1906-1999) a eu trois enfants avec un éditeur de Hambourg, Heinrich Ellermann, avec qui elle a emménagé à Vaduz en 1950. Bien qu’ayant siégé quelques années au Conseil d’administration de Tamedia, elle n’a jamais joué un grand rôle dans les affaires de la firme. Le constat vaut en fait pour toute cette branche de la famille, à l’exception du petit-fils d’Irmgard, Konstantin Richter, l’unique journaliste siégeant actuellement au conseil d’administration (et qui n’a pas souhaité répondre à nos questions).

Aujourd’hui, les actions d’Irmgard Ellermann-Coninx sont passées aux mains d’entités qui bénéficient partiellement à ses enfants et ses petits-enfants: des fondations au Liechtenstein pour Sabine Ellermann-Richter et Antje Landshoff-Ellermann et une société munichoise pour le violoniste Jens Ellermann. Ces trois entités cumulent 17% du capital, et récoltent donc plusieurs millions par année. L’administrateur de deux fondations, Guido Albisetti, en précise les buts: Sabine Ellermann-Richter et Antje Landshoff-Ellermann «n'ont pas accès aux actifs ni aux revenus de la fondation. Elles peuvent recevoir des subventions dans le cadre des résolutions du conseil. Ces prestations sont correctement imposées en tant que revenu où elles résident, soit en Allemagne. Cela s'applique également à leur progéniture. Les fondations remplissent enfin un but caritatif grâce à leurs dons à des organisations et institutions caritatives ou artistiques.»

Antje Landshoff-Ellermann, 80 ans aujourd’hui, a été mécène, galeriste et a dirigé une maison d’édition. Elle n’a donné naissance qu’à une fille, celle de la belle maison d’Ibiza, avec l’architecte allemand Thomas Landshoff. On ne connaît pas le montant exact des parts en nom propre de sa fille dans TX Group, sans compter celles dont elle peut bénéficier indirectement via la fondation du Liechtenstein. Mais on sait qu’elle fait partie d’un groupe de 19 petits actionnaires de la famille, qui se partagent 2,14% du capital, soit un dividende annuel moyen de 818’102 francs.

L’artiste Werner Coninx

Pour sa part, Werner Coninx (1911-1980), collectionneur, peintre et ami de Max Frisch, a siégé 36 ans au Conseil d’administration, mais il est constamment resté dans l’ombre de son frère Otto, le patriarche. Dans le livre retraçant les 100 ans du Tages-Anzeiger, «Les médias entre l’argent et l’esprit», on apprend que ses dividendes, jamais suffisants d’après son fils Severin, servaient à alimenter sa fondation culturelle.

Werner a eu deux enfants, aujourd’hui titulaires du plus grand paquet d’actions. D’abord Severin, médecin retraité, établi à Berne et Neuchâtel, qui s’est, par le passé, régulièrement opposé au reste de sa famille avant de quitter le Conseil d’administration, dans les années 90 – il n’a pas non plus voulu répondre à nos questions. Puis, avec une autre femme, il a eu une fille, Rena Maya. A 18 ans, celle-ci tombe amoureuse d’un Italien, résistant durant la Seconde Guerre mondiale et cadre chez Pirelli: Ugo Supino. De cette union naîtront l’actuel président du groupe, Pietro Supino, ainsi que sa sœur.

La lignée du patriarche Otto Coninx

La troisième lignée est celle d’Otto Coninx (1915-2000) qui fut membre du conseil d’administration pendant 45 ans. Il a eu quatre enfants avec Emmy Wettstein, dont Hans Heinrich, né en 1945, qui prit sa succession comme éditeur et président du conseil d’administration en 1987.

Mélomane, ne quittant pas le nœud papillon, Hans Heinrich Coninx s’est marié à cinq reprises et a eu plusieurs enfants, dont Claudia Coninx-Kaczynski. Celle-ci préside le pool d’actionnaires de la famille fondatrice, fonction qui lui confère le rôle d’arbitre des intérêts familiaux. Elle jouit de l'usufruit de 3,71% des actions. Pour 2019, cela représente un dividende de 1’376’315,50 francs, sur un total de 37,1 millions de francs distribués en avril 2020.

A ce moment-là, beaucoup de collaborateurs du groupe étaient placés au régime du chômage partiel en raison de la chute des revenus publicitaires provoquée par le Covid-19 (les employés percevant néanmoins 100% de leur salaire).

Le patriarche peut reposer en paix: le contrôle des Coninx sur le joyau familial demeure intact.

Prochain épisode demain: Le crépuscule du Matin

Précision:

Cet article a été modifié le 9 décembre pour corriger le prénom et la profession du mari de Antje Landshoff-Ellermann. Il s’agit bien de l’architecte Thomas Landshoff.