Dessin: Robin Salomé pour Heidi.news

Et la crise climatique accoucha d’une guerre raciale

Times Square, début du printemps, presque six mois après l’éruption, deux réfugiées climatiques font leur première manif. Insultes racistes, excréments, balles réelles et cocktails molotov, ce n’est pas un rassemblement «à l’ancienne» mais une guerre civile qui se prépare.

Il lui semble que tout le monde la scrute, comme s’ils savaient ce qu’elle s’apprête à faire. Ça doit se voir à sa manière de pédaler, de regarder sans arrêt autour d’elle. À l’entrée du pont, les caméras de surveillance pivotent dans sa direction. Elle panique. Relax, Flo. Tu as vingt-six ans, tu es en route pour ta première manif, tout va bien.

En tournant à droite après le fleuve, elle a une pensée pour ce bullshit job qui a été le sien ces derniers mois – elle prenait habituellement à gauche. Un mail tombé dans sa boîte ce matin lui a signifié qu’elle était attendue au bureau de l’immigration aujourd’hui, après ses heures de travail. Son intitulé, « First warning / absence pour raisons injustifiées », ne laissait planer aucun doute quant à la nature de ce rendez-vous. Tant pis pour les conséquences, elle est prête à assumer. Elle a supprimé le message et s’est éclipsée de chez Jacob sans le réveiller. Sur le trottoir, elle a contemplé la petite maison, toit plat, façade bleue. Minuscule tache tendre sur l’une des branches basses du ginkgo. Elle n’a pas vu le bourgeon.

Elle a donné rendez-vous à Nora à l’angle de la 5e avenue et de la 42e rue. Patience et Fortitude, les deux lions de marbre au bas des marches de la Public Library, hument l’air glacial. L’heure est déjà passée, Florence cherche Nora dans la foule de ce vendredi matin. Il ne faudrait pas rater le départ. Autour d’elle, New York est déjà bien réveillée. Depuis qu’elle sait que la route du retour est barrée, elle ne parvient plus à voir la ville autrement que comme une immense prison.

Nora arrive avec quinze minutes de retard.

– Le portier m’a coincée. Tu sais comment c’est, ces immeubles de Park Avenue.

– Pas vraiment, non.

Nora ne s’excuse même pas, Florence a envie de la gronder. Pas la bonne journée pour devoir s’occuper d’une gamine… Mais l’air déterminé de Nora désamorce son agacement.

Let’s go.

Elles contournent l’énorme bâtiment de la bibliothèque et longent Bryant Park, dominé par les gratte-ciels de Midtown. Il y a une éternité que Florence n’est pas revenue ici. Ça remonte à l’époque où elle vivait à l’auberge de jeunesse, avec Daria et Laakki, dans l’Upper West Side. Une autre ville, une autre vie. Ce matin, c’est plus fort qu’elle, Florence dit au revoir à tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle touche.

Les deux filles avancent de front sur le trottoir. Florence pousse son vélo, mais ça la gêne, elle se prend les gens qui viennent en sens inverse.

– Attends-moi une seconde.

Elle le cadenasse à un réverbère en bordure du parc.

Pour frapper fort, il faut faire irruption au cœur du spectacle. C’est Laakki qui l’a dit, Times Square ou rien. Et Florence se rappelle pourquoi elle ne vient jamais ici. Même sans la masse des touristes internationaux – la grosse majorité ne vient plus depuis l’envol du prix du billet d’avion –, la place est une fourmilière affolante, travailleurs, touristes américains, forces de l’ordre, taxis, feux orange, et ces milliers d’écrans qui pixellisent le ciel, éblouissent même en plein jour.

Nora sur ses talons, Florence accélère le pas, elles sont vraiment en retard. Elle repère l’enseigne du M&M’s World, point de ralliement. Sous la gigantesque dragée jaune qui sourit se tiennent trois policiers en uniforme. Pas de Laakki. Par réflexe, Florence sort son téléphone mais elle a été prévenue, plus de messages au sujet de la manif, on le fait à l’ancienne, on fixe une heure, un lieu de rendez-vous et on s’y tient.

Florence regarde autour d’elle, lutte pour dissiper ce sentiment d’engloutissement qui la gagne. Elle commence à regretter d’être venue, elle pourrait bien se dégonfler. Il a plu cette nuit, et le trottoir sur lequel les deux filles piétinent est éclaboussé de couleurs lumineuses. Nora lui dit qu’elle aperçoit quelque chose qui pourrait ressembler à des pancartes et des bannières, elle désigne l’immense « M » de McDonald’s. Il faut retraverser la place dans l’autre sens – mais appeler ça une place, cet espace absurdement vaste au pied des gratte-ciels ?

Nora a vu juste, Florence reconnaît Marisol, et derrière elle, au milieu d’une douzaine de personnes aux traits familiers, crâne rasé sous un pull à capuche rose, Laakki. La petite foule déroule des banderoles, initie des slogans, tente de se frayer un passage dans la foule pressée. Times Square n’était peut-être pas une si bonne idée. Les manifestants sont complètement absorbés par le chaos étourdissant du lieu, le centre d’un monde qui n’a visiblement pas envie d’entendre parler de sa fin. Quelques personnes, gobelet Starbucks à la main, sortent leur téléphone pour filmer la scène puis se retournent, parce qu’un autre groupe vient de reprendre les mêmes slogans sur le trottoir opposé. Puis un troisième. De toutes les entrées de la place débouchent de nouvelles personnes, elles convergent vers un même point dans un raffut coloré. Laakki le lui avait dit, elles ne seraient pas seules. Visages résolus, mégaphones enclenchés, les manifestants envahissent l’espace. Le temps que Florence et Nora parviennent à se frayer un chemin jusqu’à Laakki, le temps de se reconnaître, se dire bonjour, ça va, magique comme entrée !, tenez voilà vos pancartes – et l’ambiance change. Un peu comme quand quelqu’un stoppe le tourne-disque et met un nouveau morceau sur la platine. Quelque chose de plus méchant. Un nouveau groupe émerge – on le voit, que c’est un groupe, à leurs vêtements entièrement noirs.

Florence pense d’abord que ce sont des policiers. Et puis elle aperçoit les drapeaux confédérés, les battes de baseball, les signes de main sans équivoque Les centaines de visages blancs regardent dans leur direction. Les policiers, les vrais, surgissent alors par dizaines, casqués et armés de boucliers en plexi, ils forment un cordon entre les deux groupes. Moment de latence. Ce qui arrive ensuite est aussi violent que rapide. Laakki, Florence et les autres doivent se protéger la tête avec les mains parce que des projectiles leur tombent dessus – …ces types en noir sont-ils vraiment en train de leur lancer des excréments ? Les slogans, clamés avec une hostilité inouïe, arrivent aux oreilles de Florence. « Shit is always brown, that’s a fact ! », « Tristes de plus pouvoir nettoyer nos merdes ? En voilà, c’est gratuit ! » Florence n’en revient pas. Marisol et Laakki ont enfilé des cagoules. Les policiers s’abritent sous leurs boucliers, certains d’entre eux essaient de calmer les lanceurs mais la plupart se dirige vers la première ligne des manifestants.

– Ils vont essayer de nous arrêter, ne vous laissez pas faire !

C’est Marisol qui a crié, mais déjà deux flics empoignent Laakki, qui se débat, Marisol tente les arrêter, d’autres policiers viennent en renfort.

– Vous n’avez rien de mieux à faire ? Vous êtes censés nous protéger, bande de salauds !

Florence est tétanisée, incapable de bouger, un homme en noir perce le cordon et se rue sur Laakki en hurlant « Go back to your shithole country ! », Marisol se retourne et lui envoie son porte-voix en pleine face, l’homme recule de deux pas, le nez en sang, il sort un pistolet de sa veste – des flammes vertes s’élèvent brusquement aux pieds de l’homme, juste avant une énorme détonation, le type est projeté en arrière, Marisol se protège le visage avec son bras, Florence crie et se retourne, voit Nora, une bouteille dans la main gauche, qu’elle fait passer dans la droite, prête à balancer un deuxième cocktail molotov s’il le faut.

Sans le savoir, Nora a donné le signal. Les explosions se multiplient tout autour d’elles et c’est comme une rupture de faille au fond de l’océan. La foule se soulève, une vague humaine. Tous les corps pivotent et se déplacent, ça fait une masse qui prend vie, des milliers de visages et de corps agglutinés, une houle qui rase tout sur son passage. Florence pense au troupeau de gnous qui piétine Mufasa dans Le Roi Lion.

– Cours, bordel, cours !

La voix de Nora sort Florence de sa stupeur. La jeune fille l’a prise par la main, l’entraîne avec elle. La frange de la foule les rattrape, les emporte dans le flux. Les gaz lacrymogènes strient le ciel. Traquée sous les logos scintillants de Times Square, Florence a relevé son t-shirt devant sa bouche, elle court de toutes ses forces, la réalité lui parvient par flashs erratiques, des gens tombés au sol sont piétinés, il y a des détonations, deux hommes cagoulés frappent une fille à terre avec des pavés, les arcs électriques des tasers crépitent un peu partout et les sirènes hurlent contre les gratte-ciels.

Elle ne doit surtout pas s’arrêter. Juste devant elle Laakki court aussi, sa cagoule a été arrachée, elle ploie sous le poids de Marisol qu’elle soutient comme elle peut. La jeune Mexicaine a le haut du corps en sang, Florence les rattrape pour les aider, passe un bras sous l’épaule de Marisol, qui gémit de douleur.

– Ça tire à balles réelles, cassez-vous.

Une porte s’ouvre devant elles, Florence met ses mains devant le visage mais une femme leur fait signe.

– Par ici !

Elles s’engouffrent dans le bâtiment. La porte de service d’un grand restaurant. À l’intérieur, tout est sombre. La femme chuchote.

– Il y a une sortie qui donne de l’autre côté, suivez-moi.

Elle a un accent étranger que Florence n’arrive pas à placer.

– Notre amie est blessée, il faut qu’on s’occupe d’elle d’abord !

Les toilettes sont immenses, Marisol se laisse glisser par terre à côté des lavabos. Laakki l’aide à retirer son pull, elle a des excréments collés sur le visage. Du bas de son épaule gauche s’écoule un flot pourpre et poisseux. Florence met une main devant sa bouche. La porte s’ouvre et une femme en robe rouge fait irruption, étouffe un cri. Florence la guide fermement dans le couloir et referme la porte, s’y adosse. Elle ferme les yeux. Les mots qu’elle prononce résonnent bizarrement dans la pièce trop blanche.

– Il faut l’emmener à l’hôpital, sinon elle va y rester.

Laakki est en pleurs, de ses deux mains elle presse de toutes ses forces contre l’épaule nue de Marisol mais le sang s’échappe quand même sur le carrelage blanc, irrigue le sol des toilettes.

– Non, non, ils l’arrêteront, c’est certain ! Si même les flics sont de leur côté, tu crois que les médecins vont faire quoi ? On ne peut plus faire confiance à personne.

La pièce tangue, Florence rouvre les yeux, se redresse.

– Je suis désolée. Je dois ressortir. Nora est toujours dehors. Je peux pas la laisser tomber, il faut que j’y retourne.

Le terminal de bus de Port Authority ressemble à un gros radeau de ferrailles entrecroisées. Il est 14 heures, ça sent la friture et le gasoil. Trois filles sont assises sur des sièges en plastique jaune, très inconfortables. Elles se tiennent immobiles, sans aucun bagage, leurs habits sont maculés de taches brunâtres, aucune ne parle. Toutes trois ont les yeux rivés sur l’écran de télévision qui diffuse une chaîne d’info en continu.

Un meeting post-électoral de la nouvelle maire de New York, acclamée par la foule.

Le président des États-Unis qui parle des prouesses de l’armée américaine déployée en Europe, évoque la possibilité d’un nouveau Plan Marshall.

Une épidémie de grippe aviaire au Mexique, les contrôles sont renforcés au sud du Mur.

L’album posthume de Madonna. Un scandale morbide dans une émission de télé-réalité. Page sportive et météo, grisaille jusqu’à la fin de la semaine.

Rien sur les événements de la journée à Times Square. Pas une image. Niet.

– Cette fois c’est vraiment la merde.

Laakki s’est chargée de trouver les billets, Florence a repensé à sa discussion avec Daria, elle a proposé Chicago. « La résistance s’organise ». Le Midwest, ce nouvel Eldorado. Leur bus part dans un quart d’heure.

Laakki tire à deux mains sur un paquet de Haribo, le plastique explose, les bonbons colorés roulent sous leurs chaises – comme au Groenland, fait remarquer Florence en ramassant, il n’y a que là-bas que j’ai mangé autant de sucreries. Nora, se lève.

– Justement, j’en ai marre du sucré. Je vais me poser dans le bus.

Elles n’ont pas échangé un mot sur la manifestation. Le prénom de Marisol n’a pas été prononcé. Florence a retrouvé Nora au bas des marches de la Public Library, assise la tête entre les genoux sous l’ombre violette du grand fauve de pierre. Elle ne tremblait pas, ne pleurait pas. Elle patientait.

Le cœur de Florence ne veut pas se calmer. Elle est ailleurs. Pense à Luca, qui doit être à Naples à l’heure qu’il est. À Alix, qui l’attend, qui se demande sans doute ce qu’elles fabriquent, Nora et elle, pourquoi elles ne viennent pas la chercher. À Jacob, à qui elle n’a même pas dit au revoir. Elle se lève aussi.

Ce soir, c’est certain, elle ne rentrera pas à la maison.

(fin)

Illustrations: Robin Salomé est un jeune artiste peintre, sculpteur et dessinateur qui vit et travaille à Paris. Les jeux vidéo, le cinéma et les mangas ont nourri son regard et son univers. C'est par le dessin, langage de tous les jours, qu'il avance dans la recherche de nouvelles histoires

link

Stand-by Saison 2, le livre, une coproduction Editions Zoé et de Heidi.news, est désormais chez votre libraire! Toutes les infos sur: www.standbyzoe.ch