Dessin: Robin Salomé pour Heidi.news

Dernier parcours d’obstacles avant l’apocalypse

Cet épisode est l'avant dernier de notre série commencée à l'été. On y retrouve Luca, six mois avant l'éruption, qui fait sa journée de recrutement pour le service climatique. Il veut être utile à l’Europe et à l’environnement. Il n'a aucune idée que ces médecins qui l'examinent, ces fonctionnaires qui l'interrogent seront bientôt les vestiges d'un monde disparu. Il peut choisir son affectation. Il signe pour le Groenland.

Cinquante personnes dans une salle de gymnastique. Garçons et filles portent le même maillot fluo et un dossard superposé, un groupe a improvisé un match de foot en attendant que quelque chose se passe. Luca fait les cent pas en longeant le mur, se contente d’observer. Si on n’était pas en Italie, les numéros inscrits sur chaque dossard seraient peut-être des puces sous la peau, mais l’administration ici a toujours vingt ans de retard. Ça l’arrange. Pas du tout envie de se transformer en homme-machine – la nouvelle pompe à insuline qu’il porte depuis peu suffit amplement. Un ballon lui frappe le dos, il se retourne et l’envoie involontairement dans le but adverse. Ovation. Quelques types approchent en trottinant. Ciao mec, claquements de paumes, Luca est intégré.

Deux hommes et une femme entrent dans la salle de gym, pantalons verts, chemises blanches à manches courtes, gallons sur les épaules, les plis des vêtements sont encore marqués. Le plus ventripotent porte un béret sur lequel est brodé une petite planète bleue, c’est lui qui prend la parole. Pendant que les deux autres installent le matériel, il explique qu’ils seront divisés en cinq groupes, chacun effectuera pendant trente-cinq minutes le même exercice, puis ça tournera, il y a cinq postes, à 13 h ils pourront aller manger. Il répète en haussant la voix quand l’attention se dissipe.

Pour s’y retrouver: le résumé de la saison 1 et la liste des personnages

Pendant toute la matinée, Luca lance des ballons lestés, grimpe aux perches, se couche sur le sol et se relève, saute à pieds joints dans des cerceaux de couleur espacés sur des tapis mous, tient en équilibre sur une jambe en fermant les yeux. Il réfléchit peu, ça change et ça soulage, son corps fin s’arque, sue, râle, Luca se dépasse, la température et les odeurs corporelles montent, ça fait un bien de chien, rien que des gestes élémentaires, enfantins – courir, sauter, lancer. Le dernier poste est un parcours d’obstacle en extérieur. Luca vide une bouteille d’eau, en crache une partie au sol, ses muscles tirent de partout mais la vision de ce chemin dans la terre, entravé de haies d’athlétisme, d’échelles de cordes, de bassins et de sable le ravit.

Quand les autres le voient terminer le parcours – mèches noires collées sur le front, pommettes cramoisies –, c’est un mélange d’acclamations et d’admiration, bouches connaisseuses, lèvres tirées vers le bas. Bien joué, mec, toi c’est en Australie que tu vas faire ton Service climatique ! Tiens, il avait oublié ça. Qu’on l’avait convoqué pour définir ses aptitudes, déterminer où et comment il pourrait être utile à l’Europe et à l’environnement. Luca renifle, frotte la manche de son t-shirt devant ses yeux brouillés par la transpiration. Tant mieux si les résultats sont bons, il aura sûrement plus de choix. Direction les douches, en boitillant. Au repas de midi, le réfectoire est plein, il reconnaît des amis de médecine avec qui il s’attable. La nourriture est immonde, pasta e fagioli en conserve, heureusement que ça ne dure qu’une journée, cette histoire.

L’après-midi est d’abord consacré à un check-up médical – tout y passe, et s’il n’avait pas été lui-même médecin, Luca aurait probablement tiqué au moment de se faire tâter par l’interne, chapelet de billes de plusieurs tailles dans une main, ses testicules dans l’autre. Puis c’est au tour de l’évaluation psychologique : tests de QI traditionnel, de personnalité à choix multiples – éviter les réponses trop extrêmes –, d’aptitudes émotionnelles et sociales. Luca a fini avant l’heure mais fait semblant de perdre du temps, relit tout trois fois, ne veut pas avoir l’air de frimer en rendant sa copie trop vite. L’évaluatrice qui le reçoit n’est pas impressionnée.

– Asseyez-vous.

C’est plutôt elle qui est intimidante. Dans son veston militaire cintré, sous l’épaisse mèche platine rabattue sur un seul côté, la recruteuse est une géante. Un stéthoscope autour du cou, quelques galons brodés dont Luca ignore la signification. Sa voix est menue, plus petite que le corps, mais glaciale. Elle répète.

– Asseyez-vous, s’il vous plaît.

Luca se cogne les genoux dans le bureau. La géante garde les yeux fixés sur l’écran qu’elle fait pivoter légèrement vers lui pour qu’il puisse voir. Il a l’impression de s’observer, en consultation, sur le point d’annoncer de mauvaises nouvelles.

– Quelque chose qui ne va pas ?

– Au contraire.

La femme quitte l’écran des yeux, joint les mains l’une sur l’autre, sans bruit ni précipitation.

– Comment vous vous sentez ?

Luca reconnaît l’entrée en matière de ce type d’interrogatoire. On veut s’assurer que l’esprit du patient suit. C’est la première question qu’il pose aux personnes âgées qui se savent condamnées, aux jeunes parents quelques mois après la naissance de leur premier bébé.

– Vous êtes diabétique depuis quand ?

– Ça va faire neuf ans en octobre. Je l’ai découvert suite à un accident de plongée.

– Vous avez des enfants ?

La réponse devrait être rapide, sans équivoque, des enfants, on ne peut pas en avoir un peu ou à moitié. Mais en ce qui le concerne, la juxtaposition des deux questions est à la fois rare et juste. Alors qu’il se réveillait au service d’endocrinologie de l’Ospedale dei Pellegrini, après l’accident de plongée, une étoile naissait à l’étage inférieur, par césarienne programmée. Stella. Sa petite sœur, seize ans de moins que lui. Une nourrissonne fragile qui avait dû être opérée plusieurs fois pendant les semaines où Luca rongeait son frein, alité, réapprenant à manger en fonction de l’index glycémique des aliments, à calibrer ses efforts physiques en fonction de leur exigence en sucre. Il s’est senti intensément lié à cette nouvelle vie qui palpitait dans son entourage, d’autant plus que leur père venait de quitter le navire – il avait dit « Tu avortes ou je me tire » et s’était exécuté. Luca est sorti de l’hôpital le même jour que Stella. Dans sa chambre d’ado, un biberon à la main pendant que leur mère hurlait au téléphone dans la cuisine, il a compris qu’il ne pourrait jamais « juste » être un grand frère.

– Non. Pas d’enfant.

– Ça vous a pris du temps pour en être sûr.

Enfin un sourire. La géante éloigne l’écran, exécute en quelques clics une manœuvre qui semble clore quelque chose sur l’ordinateur. Ses sourcils rapprochés comme par excès d’empathie, elle se penche en direction de Luca.

– Vos résultats… étonnants. Dommage qu’on ne vous ait pas repéré plus tôt. Sans votre diabète, on vous aurait proposé une carrière militaire, Nunziatella vous aurait sûrement pris. Votre hémoglobine glyquée est impeccable. Saturation en oxygène à 100 %. Pas d’atteinte rénale ou d’anomalie lipidique. Un vrai manuel d’anatomie.

Elle fait une pause mais l’élan de sa voix reste en suspens. Luca a l’impression qu’il doit lui dire « Merci », mais il ne répond rien.

– Vous avez toujours voulu être médecin ?

Elle fait pivoter sa chaise, attrape une série de feuilles crachées par l’imprimante sous son bureau.

– Pas vraiment.

Il ne voit pas pourquoi il devrait détailler, lui parler de cuisine, de ces plats qu’il aime préparer pour ses proches, des recettes de la nonna qu’il garde jalousement. Tapotement de feuilles entre les mains de la géante, qui les aligne sur le bureau.

– Vos aptitudes sociales sont moyennes. Mais l’examen physique est exemplaire, les tests psychologiques honorables… Vous allez avoir le choix, pour votre Service climatique. Chaque expédition a besoin d’un toubib. Vous avez réfléchi à vos préférences ?

– J’ai entendu qu’ils cherchaient des gens pour nettoyer les ruines sous-marines de Baia, à Pouzzoles. J’ai passé mon brevet au Club de plongée des Champs Phlégréens, donc ça m’irait bien de…

– Oui, mais si vous aviez le choix ?

Luca ne comprend pas. Il ne sait s’il doit mentionner son mariage programmé le mois prochain, sa petite sœur dont il s’occupe beaucoup en ce moment, New Pompei où Dafne passe pratiquement tous les jours, et le directeur scientifique qui l’a recontacté, lui, hier, dans la foulée de la visite impromptue, pour savoir si un job l’intéresserait.

– Pouzzoles, ça m’irait. Ça m’irait même très bien.

Le sourire de la géante a changé. À présent on dirait qu’elle le prend pour un idiot. Elle dispose une à une les feuilles devant lui.

De toute façon, c’est l’ordinateur qui suggère les destinations en fonction de votre profil, pas moi.

Sur les six pages fraîchement imprimées, cinq présentent des lieux et des objectifs climatiques. La sixième page porte une liste à puces de 1 à 5, à compléter par ordre de préférence. Tout en haut, pré-imprimé, son nom suivi du numéro qu’il portait ce matin sur son dossard. La femme résume à haute voix.

– France, épidémie de virus du Nil en Camargue. Pouzzoles, protection du patrimoine archéologique marin de Baia, les voilà vos ruines. Malte et Chypre, accueil des réfugiés climatiques du Maghreb. Scandinavie, la canicule et les feux de brousse, évidemment.

La dernière page est à l’envers, la géante la retourne.

– Et puis le Groenland. Il manque un médecin pour la station scientifique de Summit Camp.

Luca repense aux chenilles groenlandaises des caissons à cryogénisation. Le fait que sa vie, sur la base d’une journée passée à lancer des ballons, puisse s’ouvrir sur cinq expériences aussi variées, commence à l’amuser. Mais comme une fiction, quelque chose qui pourrait arriver à quelqu’un d’autre.

Il prend le stylo, se penche sur la feuille. La main reste suspendue un moment dans les airs.

Episode suivant (le dernier) dans une semaine.

Illustrations: Robin Salomé est un jeune artiste peintre, sculpteur et dessinateur qui vit et travaille à Paris. Les jeux vidéo, le cinéma et les mangas ont nourri son regard et son univers. C'est par le dessin, langage de tous les jours, qu'il avance dans la recherche de nouvelles histoires.

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Stand-by Saison 2 est une coproduction des Editions Zoé et de Heidi.news. Le livre de la saison 2 sort en ce moment. Plus d'infos sur www.editionszoe.ch/livre/stand-by-saison-2