Un printemps noir

Je dois embarquer à bord de L’Ocean Viking, le bateau de SOS Méditerranée, que la crise du Covid avait laissé à quai depuis le 20 mars à Marseille, le temps d’un «printemps noir», nom donné à ce début d’année par les associations au vu de l’augmentation des embarcations de migrants et de l’absence de navires de sauvetage.

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La date de départ de la prochaine rotation est incertaine. Elle durera au moins trois semaines. Avec une quatorzaine, au départ et au retour. Le 5 juillet, je m’envole de la Réunion où j’habite pour rejoindre Marseille, potentiel port d’embarcation. Personne ne savait encore que l’Ocean Viking serait bloqué en Sicile.

6 juillet. Me voici en métropole. Au milieu de l’aéroport. De la ville. Des files de gens masqués. À distance plus ou moins raisonnable dans les lieux de commerce. En file ou entassés les uns sur les autres pour y entrer. Climat de pandémie anxiogène où seuls les enfants, êtres purs, semblent immunisés et peuvent respirer à plein nez et à gorge déployée, pendant que nous suffoquons derrière nos bouts de tissu étirant nos oreilles sur ce monde calfeutré. Si le scénariste de ce mauvais film de science-fiction semblait en manque de moyens, il a tout de même conservé l’interdiction au moins de seize ans, qui assistent stupéfaits au spectacle d’un âge adulte à la fois reclus sur lui-même et dans la peur de son prochain. Nous ne sommes plus des enfants. Espérons qu’ils ne deviennent pas trop vite des adultes.

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Dans le train pour Marseille. Le billet pour 15h, pourtant réservé avec mon billet d’avion depuis La Réunion, n’avait pas été pris en compte. «Il est complet.. ça vous dérange de prendre celui de 11H25, départ dans 20 minutes, il reste de la place.» J’arriverai donc en avance à Marseille. «SCNF, c’est possible.» Depuis hier, l’Ocean Viking a enfin reçu l’accord de l’Italie pour débarquer les 180 migrants à son bord. Après 9 jours d’attente interminables en mer. Face au silence de l’Europe. Face à ce mur invisible. Pour la première fois, l’état d’urgence a été décrété à bord d’un bateau de SOS Méditerranée. Deux migrants s’étaient jetés par dessus bord, cinq autres avaient tenté de se suicider. La tension et la fatigue psychologique de tout l’équipage était à leur comble, au bord de l’implosion, de l’accident. Et les appels à l’aide, incessants. Sans réponse durant 9 jours. En dehors du droit international. En dehors de toute forme de compassion. Pas un mot. Pas une réponse. Rien. Un océan de silence. Ce silence qui invisibilise toujours plus ces personnes en quête de survie. Pas de réponse. Pas de regard. Pas notre problème. 180 personnes à qui donner escale en Europe. 180 histoires terribles qui cherchent du répit. 180 humains qui veulent simplement vivre. Dont c’est le droit. Toujours le même scénario. Toujours la même attente. Des jours perdus. De l’énergie volée. Une conscience voilée. Durant ces 9 jours, d’autres embarcations sont parties de Libye, du Maroc peut-être. D’autres migrants ont sans doute pris la mer. D’autres histoires se sont noyées dans l’indifférence. Aux portes de l’Europe. Loin de notre regard. Loin de notre conscience. L’attente est à ce prix. Pour gagner quoi?

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