La Méditerranée n’est même pas un cimetière, c’est une fosse commune

J’ai eu le privilège ces derniers mois de vivre en immersion au cœur de SOS Méditerranée, cette ONG qui porte secours aux migrants en détresse là où les Etats font défaut. Et ce grâce à une longue chaîne humaine que j’ai pu suivre, entre la terre et le navire de l’association, l’Ocean Viking. Je boucle aujourd’hui mon journal de bord sur Heidi.news, l’occasion de revenir sur cette année forte, de l’inhumanité des Etats qui bloquent les bateaux de secours à l’immersion totale dans le monde inimaginable du sauvetage en mer.

J’habite à La Réunion. Dans l’océan indien. La Méditerranée est très loin de chez moi. Plus de dix mille kilomètres. Ce qui s’y déroule est très loin pour tout le monde d’ailleurs. Inconnu ou incompréhensible. Personne n’en parle ou presque. Personne ne va voir ou si peu. Personne ne cherche à comprendre. C’est voulu. Tout est fait pour «invisibiliser» la situation. L’Europe détourne les yeux. Transfert et finance la responsabilité du secours dans la zone de recherche depuis deux ans aux gardes côtes libyens. Une hérésie. Empêche régulièrement les quelques bateaux de secours des ONG de sauver des vies. Pour une raison simple: si il n’y a pas de témoin, il n’y a pas de drame. Simple et cynique.

La mer Méditerranée n’est même pas un cimetière, c’est une fosse commune. Un cimetière contient des noms, des identités, des tombes. Là il n’y en a pas, car il n’y a personnes pour compter ces morts sans papiers. C’est un déni de mort, un déni de vie, un déni d’humanité. Une immense fosse commune recouverte d’un bleu limpide.

L’histoire, comme souvent, a ceci de terrible qu’elle est toujours racontée par les vivants. Les morts ne parlent pas. Et sans témoin, l’histoire s’efface.

Avant de me rendre sur place j’imaginais des choses, j’avais des images en tête. À bord de l’Ocean Viking j’ai vu, j’ai compris, j’ai ressenti et j’ai raconté ce que j’ai vécu. En dessins, en photos, en textes, en émotions surtout. Des faits. Au plus près. Et les faits sont têtus. Quand on sait, on ne peut rester insensible à ce qui se passe en Méditerranée. C’est un drame quotidien. Les ONG un minuscule et indispensable pansement sur une plaie béante. Les Etats, eux, tirent le rideau et jouent leur musique macabre.

En juillet 2020 je suis parti une première fois à Marseille. L’Ocean Viking reprenait ses opérations de sauvetage après des mois de confinement. Durant ce «printemps noir», tous les bateaux étaient restés à quai, bloqués, comme le reste du monde. La mer était-elle vide? Non. Les embarcations, elles, continuaient d’emprunter l’axe migratoire le plus mortel au monde. Depuis la Libye, depuis la Tunisie. Des corps étaient retrouvés dans des filets de pêche, ou échoués sur les plages. Des milliers de personnes arrivaient malgré tout en jusqu’en Sicile, à Lampedusa. Plus de 5000 personnes pour le seul mois de juillet. Pour combien de disparus?

La peur d’un virus empêchait alors de sauver des vies en mer. Les laissant disparaître dans l’oubli, «pour les protéger de la pandémie». Quel virus tue plus que la mort certaine? L’inhumanité? Le non-sens? Plus que jamais un monde à deux vitesses déboulait dans l’inégalité.

Durant toute cette période j’ai pu raconter le travail admirable des équipes de SOS Méditerranée à terre. Malgré le blocage. Malgré l’annulation des évènements. Malgré l’arrêt forcé de la sensibilisation auprès du public, des écoles. 92% du fonctionnement de l’association vient de dons privés. Une humanité et une solidarité citoyenne se maintenaient sans faille, sans arrêt. Admirable.

L’Ocean Viking avait pu effectuer une première mission en juin et sauver rapidement de nombreuses vies, enfin. Avant d’être bloqué, selon les autorités italiennes, pour avoir sauvé «trop de passagers». L’empire du non-sens. Les événements étaient plus que troublants. Écoeurants.

J’ai alors quitté Marseille et je suis parti à Porto Empedocle en Sicile, à bord du navire bloqué à quai. J’étais le seul journaliste non italien à me rendre sur place. Les journaux français ne voyaient pas l’intérêt d’un tel voyage. «Il n’y a pas de sujet sur un bateau à quai». Je suis revenu avec la Une de Libération et un reportage de 4 pages. Aucune glorification, juste un éclairage. Pour comprendre il fallait aller voir.

Je suis rentré chez moi après plus d’un mois de reportage sans pouvoir embarquer. L’Ocean Viking lui est resté bloqué jusqu’au mois de décembre, sans pouvoir sauver des vies en danger. Durant tous ces mois, hormis l’éclair du Louise Michel de Banksy, il n’y a eu aucun bateau de secours en mer Méditerranée. Tous bloqués.

Je suis ensuite retourné à Marseille pour le départ tant attendu de l’Ocean Viking. Enfin nous prenions la mer. Enfin j’étais à bord. Après le travail à terre, j’allais raconter la mer. En quelques jours, nous avons porté secours à près de 800 personnes. Des hommes, des femmes, des enfants, une majorité de mineurs isolés et beaucoup de bébés. En deux mois je suis passé de reporter à sauveteur en mer. Une immersion totale dans un monde inimaginable. Rapidement, j'ai posé mon appareil photo, mon carnet. Il ne suffisait plus de voir, il fallait faire. Je pensais savoir, j’ai compris, ressentis, au plus profond de mon être. Au contact de ces êtres sortis de l’enfer. Je n’étais pas préparé à cela. Personne ne l’est. Personne ne devrait avoir à l’être. Je leur ai porté secours autant que j’ai pu, le plus naturellement du monde, comme n’importe qui, soutenu quand ils s’effondraient. Quand à mon tour je me suis effondré, ils m’ont relevé. L’espoir, la résilience, la force, le courage, les héros venaient de l’autre côté.

Cette phrase revient souvent «on ne peut pas accueillir toute la misère du monde». Ce n’est ni la misère, ni le désespoir. C’est une richesse et des milliers d’espoirs. Je suis plus que jamais convaincu qu’il faut accueillir avec les bras ouverts et les mains tendues. Je l’ai vu, je vous l’ai raconté durant près de cinquante épisodes. Je n’oublierai jamais ce que j’ai vécu. Vous ne serez peut-être pas convaincus mais les faits sont têtus. Quand on sauve des personnes, elles vous le rendent à l’infini. L’inverse est une vue de l’esprit. Au final je ne sais pas si je suis plus reporter qu’au début de cette aventure mais assurément plus humain.