La machine à broyer les espoirs

On est le 9 février. A Augusta. En Sicile. Une énorme mâchoire de métal s’écarte de toutes ses dents dans le ciel. Elle plonge avec détermination dans une montagne de ferraille. Cris de tôles froissées. D’où s’échappe une fumée noire. La mâchoire remonte chargée de détritus de métal, pour les lâcher un peu plus loin, au milieu d’autres détritus sans âme. L’opération se répète sans cesse. Inlassablement. Créant d’autres montagnes de ferraille. Informes. D’autres nuages qui s’évaporent dans l’air. Des montagnes sans but et sans âme. Et des écrans de fumée.

Voici une semaine exactement que nous quittions Augusta en Sicile, après avoir débarqué 372 personnes secourues lors de la première rotation de l’Ocean Viking en Méditerranée centrale, après cinq mois d’arrêt forcé. Le 2 février, nous retournions donc dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne, entre Malte et la Libye, pour la dixième mission de sauvetage du navire de SOS Méditerranée. En deux jours, nous avons porté assistance à quatre embarcations en détresse, en partie aidés dans leur localisation par les avions d’observation Colibri de l’ONG Pilotes Volontaires et Moonbird de l’ONG Sea Watch, yeux aiguisés dans cet océan de détresse: un total de 423 personnes secourues, parties depuis les côtes libyennes. Un record pour l'Ocean Viking. Un triste record. Dans le même temps plusieurs embarcations en détresse ont été interceptées par les garde-côtes libyens. Au total selon l’IOM près de 1500 personnes ont été ramenées de force en Libye entre le 2 et 8 février 2021. Une chose est certaine: retourner en Libye c’est retrouver l’enfer, la torture, le viol, l’esclavage, la prison, l’inimaginable. Une autre chose est sûre: les personnes à bord de l’Ocean Viking ont été secourues, l’espace d’un instant elles ont retrouvé l’espoir, elles ont pu sortir la tête de l’eau pour respirer, avant sans doute de repartir en apnée.

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