Facebook / Collectif Ajar (DR)

Qu’ont en commun artistes suisses et chinois? 7 jours pour le découvrir

«Comme par magie»: c’est un peu comme ça qu’a vu le jour «Seven ordinary days», une collaboration inédite entre sept illustrateurs chinois et dix auteurs du collectif littéraires romand AJAR. Le résultat: une œuvre poétique composée de sept illustrations et sept textes en français qui se répondent sur le thème de leur vie d’artistes au quotidien. À découvrir au fil de la semaine en avant-première sur Heidi.news.

Tout cela ne serait probablement pas arrivé sans la présence de Danica Hanz, alias Ed Wige, son avatar littéraire, installée à Shanghai depuis 2019. La jeune autrice d’origine serbe, avide de création et d’échanges avec ses congénères chinois, arpente régulièrement les festivals de livres d’art, propices aux rencontres avec des illustrateurs locaux. Notamment ceux de Shangai Ren – les gens de Shanghai —, un pool de 80 illustrateurs de couvertures de magazines dans la veine chinoise du New Yorker.

«Je trouvais leur travail fantastique et qu’il y aurait naturellement un liant qui pourrait se faire avec l’AJAR, qui a l’habitude de collaborer avec une multitude d’arts sur des supports assez divers. Côté chinois, il y a eu un énorme enthousiasme et un engouement immédiat de savoir ce qui se faisait en Suisse», nous explique-t-elle.

L’appel d’offre, en octobre 2020, de la Fondation Pro Helvetia pour la culture, doté de 8000 francs, tombe alors à point nommé. Les astres sont alignés pour que les 17 artistes — sept illustrateurs chinois en tandem avec sept auteurs, plus trois auteurs-relecteurs suisses — lancent leur collaboration dès le début de l’année 2021. Le collectif AJAR, qui a déjà donné plus d’une centaine d’interventions publiques et se plaît à ouvrir la littérature aux autres arts (chant, musique, dessin, théâtre…), est parti pour six mois d’exploration au pays du Soleil-levant.

D’un répertoire chaotique à une œuvre commune

Au-delà même de la différence culturelle, le collectif doit surmonter des obstacles très concrets. Premier défi, trouver un moyen de discuter de la forme que prendra le projet. Les artistes de l’AJAR ont pour habitude d’échanger par WhatsApp, mais «la Perle de l’Orient» est en Chine, où la messagerie Facebook est censurée. On opte pour WeChat. Une semaine durant, chacun des 17 participants poste un contenu audio, vidéo, texte ou photo de son quotidien. Sans véritable dogma, ce brainstorming électronique permet à aux jeunes artistes de langue, de culture et de médiums différents, en décalage horaire et séparés par des milliers de kilomètres, de trouver des points de jonction et de se donner une idée de la vie de chacun. Un grand répertoire d’items ou de motifs s’en dégage, lesquels seront répartis sur les différents jours de la semaine créative.

«Par exemple, un auteur qui se retrouvait avec le mardi savait qu’il devrait intégrer un train, une réunion conférence, une série télé et… une foulque. Car, tout à coup, durant nos échanges, quelqu’un avait posté des images d’une foulque qui se baladait dans un parc!», raconte Guy Chevalley, l’un des trois auteurs-relecteurs.

Les travaux des tandems sont repris par les auteurs-relecteurs pour y apporter la cohérence nécessaire à l’aboutissement d’un «esprit commun». L’imaginaire de base de chaque artiste se voit donc modulé par les considérations collectives. Résultat: le magma littéraire et illustré qui en résulte déroute le lecteur, lequel se trouve déstabilisé dans ses codes. Non seulement il est impossible de savoir qui est l’auteur des textes et illustrations – le principe même de l’écriture collaborative prônée par l’AJAR —, mais aussi de se repérer géographiquement. Ce quotidien d’artiste a t-il eu lieu en Chine, en Suisse, en Orient ou en Occident? Un peu de tout cela.

«C’était une des consignes de base dans cette collecte de motifs: ne pas mentionner si la personne est en Suisse ou en Chine, si elle fait du dessin ou de l’écriture, si c’est un homme ou une femme», détaille Guy Chevalley. «Ce que l’on sait, c’est que c’est quelqu’un qui vit dans un contexte plutôt urbain, plutôt en hiver et qui a autour de la trentaine. Rendre le quotidien d’un artiste professionnel. Les inputs étaient extrêmement mélangés et on a essayé de garder ce mélange jusqu’au bout.»

Ni crispation, ni censure

Projet apolitique étranger aux enjeux où s’active la censure, les artistes se sont retrouvés sur des problématiques communes: création au quotidien, arbitrage alimentaire, contraintes horaires, humeurs… D’autant que la plupart des illustrateurs chinois ont soit vécu ou étudié à l’étranger, viennent pour la plupart de Shanghai, plus ouverte que le reste du pays, et vivent de publicité et de contrats privés, loin des considérations politiques.

«J’étais assez curieuse de voir comment ça allait se passer et s’il y aurait des réticences, des choses qui gripperaient, mais pas du tout», se réjouit Danica Hanz. «Il n’y a pas eu censure de notre part comme de la leur. On n’a pas non plus dit aux membres de l’AJAR de faire attention à certains personnages avec des origines ou des croyances particulières. Il n’y a pas eu de règles. Cela s’est passé de façon extrêmement fluide sur un sujet qui nous unissait tous, en Chine comme en Suisse.»

Guy Chevalley ne cache pas, lui non plus, son enthousiasme. «On a découvert que l’on partageait beaucoup de choses. Leurs vies ressemblent quand même beaucoup aux nôtres, même si ce sont des gens qui vivent à Shanghai ou à Pékin, des villes immenses comparées à ce que l’on connaît ici. J’avais parfois l’impression d’habiter dans une petite campagne tranquille alors que je vis à Genève.»

Prochaine étape, la traduction et la publication de «Seven ordinary days» en mandarin.

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