Dessin Currynew (DR)

Lundi d’artiste: le blues

9h07. Quelque chose a changé. Dans la texture de l’air, une forme de voile jeté sur les objets. Le froid me saisit jusqu’aux poignets. J’agite mes doigts, ouvre les tiroirs pour trouver mes mitaines. Le chauffage s’est arrêté, voilà la clé du mystère. La régie l’a-t-elle coupé ou est-il en panne? Pas le courage de régler ça, je dois travailler. Cela me donne un côté volontaire: continuer coûte que coûte. La laine joue entre mes doigts à chaque frappe sur le clavier.

Le lundi est marqué par une anxiété, au niveau du plexus: combien d’e-mails pour inaugurer la semaine? Mon vrai travail, lui, est en attente contre le mur. J’y compile images et notes, un pan entier de ce que les autres appellent – une fois mis en forme – «mon art». Mais je dois d’abord réduire le nombre de messages avant qu’ils m’envahissent. Comme dans un jeu vidéo. Sinon Game over. Je clique sur l’icône vermillon pour accéder à ma boîte, oublie le froid, me plonge dans le flux.

Les heures passent; j’ai une pendule sans tic-tac pour rendre le silence léger. On sonne à la porte. Le facteur me tend un recommandé, je signe. Il regarde mes mitaines, puis la pièce derrière moi. Les bières du week-end traînent sur la table, j’avais besoin de stimulant pour finir un mandat. Je n’aime pas le son des cannettes vides, futile légèreté qu’on écrase. Je n’aime pas le facteur. Ni les courriers. Une livraison contre signature, ce n’est jamais bon signe. Je toise l’enveloppe avec méfiance. Je la place sur la pile des documents à traiter.

Je diffère souvent, mais je suis quelqu’un de bien. La preuve: j’ai prévu de donner mon sang aujourd’hui. Je marche jusqu’au centre médical. J’hérite toujours du même fauteuil bordeaux. Le petit cathéter dans la veine absorbe mon liquide, mon temps. Je n’ai pas encore touché à mes projets personnels, mais le game n’est pas over.

15h22. Un jus de fruits et un pansement, me voilà dehors. Je rentre par le parc. Près du bassin, une foulque me suit. Je me rapproche de la route, elle retourne à sa mare. J’achète un plat à emporter. Chez moi, je me fais du thé, dépose la nourriture devant l’écran. J’attaque les messages. D’abord les plus faciles, des petites modifications qui demandent dix minutes. Ensuite les plus ardus. Je classe les échanges dans des dossiers.

Un lundi bleu, mal démarré et englué dans le week-end. Je range enfin les cannettes vides. Sans chauffage, mes doigts sont violacés. Ouvrir l’enveloppe, l’idée me fatigue. J’ajoute cette nouvelle tâche au mur, catégorie «Autres». L’afficher me satisfait. Aujourd’hui, ce que j’ai fait n’a rien à voir avec «mon art». Je peux vivre avec, même si je cours après le temps.

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En miroir. C’est l’artiste chinois Currynew (咖喱牛) qui répond par l’image à cette première chronique. Currynew est un illustrateur, graphiste et amoureux inconditionnel des chats, basé à Shanghai, qui travaille dans l'industrie publicitaire. Inspiré par la culture pop, la musique, les films et les jeux vidéo, il aime observer la vie ordinaire pour en refléter les subtilités dans ses œuvres. Il apprécie également d’explorer un large éventail d’œuvres commerciales et de créations d’autres artistes, afin d’enrichir son propre langage d'illustration.

Le projet Seven ordinary days a bénéficié du soutien de Pro Helvetia Fondation suisse pour la culture