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Nos glaciers sont à l'agonie, Heidi.news leur rend hommage

Publié le 27 août 2022 06:00. Modifié le 31 août 2022 15:30.

On a tous quelque chose en nous des glaciers suisses. Ils ont façonné notre imaginaire, ils coulent dans nos veines. On les a arpentés, à pied ou à ski, on a été bercés par les mythes et légendes de la haute montagne. Ces 1400 glaciers sont dans notre paysage mental, comme un repère rassurant, le toit de notre maison.

Et pourtant, il faut en faire notre deuil.

L’émotion a pris le dessus, même chez les glaciologues qui sont d’ordinaire des scientifiques rationnels. Cet été brûlant de 2022, l’émoi fut palpable d’un bout à l’autre des Alpes. Coup de semonce début juillet, à l’apogée de la première vague de chaleur: un énorme bloc se détache de la Marmolada, dans les Dolomites, glacier de taille moyenne jusque-là sans histoire. Coup de massue fin août, alors que tous les records de chaleur ont été battus: l’EPFZ publie une étude qui, photos à l’appui, ressemble à un rapport d’autopsie. Le recul des glaciers suisses est un tiers plus important qu’estimé jusqu’alors. La disparition de 80% d’entre eux était attendue à la fin de ce siècle, mais ce sera bien plus tôt.

Pour des glaciologues comme Matthias Huss ou Daniel Farinotti, le mal est fait. Les glaciers ne fondent plus seulement en aval, mais aussi en amont, là où les neiges étaient éternelles. Faute de précipitations et de températures fraîches, elles partent en eau sans se renouveler et condamnent des glaciers qui ne parviennent plus à se recharger, explique Stuart Lane, de l’UNIL.

Entre romantisme et esprit scientifique

Nos glaciers furent tour à tour frontière propice à l’esprit d’aventure, observatoire scientifique aux avants postes du réchauffement climatique, mais aussi lieu de recueillement spirituel. Un territoire hostile qu’il fallut conquérir:  en 1796 déjà, le naturaliste genevois Horace Bénédict de Saussure jetait les bases de la glaciologie avec son Voyages dans les Alpes, tout en ouvrant l’ère de l’alpinisme. 

Après les Lumières, cette fascination se renforça encore pendant la période romantique. Les craintes gothiques rencontrèrent celles héritées des légendes locales, souvent empreintes de mystique. Mary Shelley fit le choix de confronter le monstre de Frankenstein à son créateur sur la mer de glace. Puis les peurs s’estompèrent. L’ouvrage Les glaciers des Alpes (1861), du physicien irlandais John Tyndall, fascina les Britanniques et lança le tourisme alpin.

Ces explorations nourrirent l’esprit scientifique. Tyndall, qui a donné son nom à l’un des pics du massif du Cervin, fut l’un des cofondateurs des sciences climatiques. La science suisse lui emboîta le pas. L’historien valaisan Jean-Henry Papilloud raconte comment l’ingénieur des ponts et chaussées Ignace Venetz, après la débâcle du Giétro qui a dévasté le val de Bagnes en 1818, rattache les variations glaciaires au climat. Une véritable école suisse de la glaciologie se développa au fil du temps. Des carottages en Antarctique à son rôle de leader au GIEC, elle est aujourd’hui à la pointe des recherches sur le changement climatique.

 Le glas de l’urgence climatique

Son terrain d’étude, pourtant, se révéla peau de chagrin. Au pic du petit âge glaciaire, vers 1850, la surface totale des glaciers suisses était de 1735 km², contre 900 km² aujourd’hui. Dans les années 1970, la Suisse comptait plus de 2000 glaciers, contre seulement 1400 aujourd’hui. Ceux du Parc national suisse ont déjà disparu. Que pouvons-nous faire? Rien, ou juste notre deuil.

Pour les glaciers des Alpes suisses, il est déjà trop tard. C’est pourquoi nous avons voulu, à l’issue de cet été 2022 catastrophique, leur rendre hommage. Raconter leur histoire, dire qui ils étaient, des Diablerets à Aletsch en passant par le Trient ou le Mont-Fort. Et demander à ceux qui les côtoient, scientifiques, guides, paysans, conteurs, historiens ou même hydro-électriciens, de témoigner. Parce que le fracas des séracs qui s’effondrent et des crevasses qui s’ouvrent n’est rien d’autre que le glas qui sonne, ici et maintenant.