Maxime Sou dans sa classe de CE2, à Bobo-Dioulasso. Photo: Sophie Garcia / hanslucas.com

L'école est le résultat de choix politiques. Alors quels sont les choix possibles?

C’était il y a quelques années, dans d’autres fonctions. Je devais planifier une série de reportages sur l’éducation dans douze pays d’Afrique et je feuilletais à tout hasard le gros annuaire de sondages et de statistiques d’une organisation de développement. Soudain, mon regard fut attiré par une colonne de chiffres très différents des autres.

99%, 98%, 100%, 98%, 99%.

C’était le taux de réussite d’une classe au Burkina Faso à l’examen de sortie de l’école primaire, de 2013 à 2017.

Le nom de l’école, la ville où se trouvait cette classe, le nom de l’enseignant: tout était anonymisé dans l’annuaire, remplacé par des chiffres et des lettres. Mais le code permettait de retrouver la même classe quelques pages plus loin, pour d’autres chiffres.

127, 130, 131, 129, 132.

C’était le nombre d’élèves de cette classe.

J’ai évidemment cru à une erreur, une aberration statistique. Une classe de 132 élèves qui affiche 99% de réussite, au Burkina Faso? J’ai appelé l’Agence française de développement, qui publiait cet annuaire. La responsable s’est mise à rire: elle aussi avait cru à une erreur et avait vérifié avec leur bureau de Ouagadougou. Là-bas, la personne en charge de la récolte des données avait confirmé les chiffres et retrouvé le nom de l’enseignant.

Maxime Sou, 47 ans, prof depuis 20 ans, actuellement à l’école Kua C de Bobo-Dioulasso, dans l’ouest du Burkina Faso.

Quelques semaines plus tard, de bon matin, une journaliste et une photographe de mon équipe se serraient dans un petit coin de cette classe bondée, au milieu de 132 enfants âgés de 9 à 11 ans. La clé du succès de Maxime Sou? Un savant mélange de discipline, de dialogue, de rythme et de travail de groupe. «Mon secret, dit-il, c’est de ne rien leur imposer. Je leur demande s’ils sont d’accord pour faire tel exercice, si telle correction est la bonne. Ils choisissent, ils cherchent. Cela stimule leur réflexion.»

La personnalité de Monsieur Sou et le déroulé de ses cours ont occupé deux épisodes sur les trente de la série La classe africaine. Mais vous allez me dire: pourquoi ces souvenirs et quel rapport avec la Suisse?

Hé bien voilà: l’engagement exceptionnel de cet enseignant rend modeste. Au printemps dernier, les écoles de nos pays occidentaux et prospères se sont trouvées face au défi brutal du confinement. Elles ont mis en place, dans l’urgence, des dispositifs d’école à distance. Le succès n’a pas été de 99%. Il fut variable d’un pays à l’autre, d’un canton à l’autre, d’un prof à l’autre. La pandémie a révélé les inégalités et fait exploser les risques de décrochage. Sur le moment, j’ai signalé certains dysfonctionnements dans un texte qui a provoqué une avalanche de réactions de parents et de profs, et que nous avons publiées en grande partie.

Mais il fallait aller plus loin.

L’occasion s’est présentée récemment lors d’une rencontre avec la formidable équipe du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Nous avons imaginé ensemble un projet très ambitieux, en trois temps:

  • Samedi 6 mars, débat en ligne pour dresser l’état des lieux, lister les questions, lancer des pistes de recherche. Des profs, des parents, des experts, des responsables seront là. Et vous!

  • Puis, les douze mois suivants, les journalistes de Heidi.news (et peut-être du Temps, puisque les deux rédactions vont se rapprocher), mèneront une série de reportages, d’enquêtes et d’entretiens axés «solutions» pour voir ce qui marche, partout. Nous irons en Finlande, en Afrique ou à Singapour (si les conditions sanitaires le permettent), parfois accompagnés d’un parent, d’un ou d’une prof. Nous irons aussi en Valais et dans le Val de Ruz, dans les beaux et les moins beaux quartiers de nos villes romandes.

  • Enfin, en mars 2022, nous présenterons le résultat (que nous espérons décoiffant!) à la prochaine édition du FIFDH, en compagnie du groupe de parents et de profs qui nous auront accompagnés.

Comme le dit Héloïse Durler, la spécialiste en sociologie de l’éducation qui sera parmi nous samedi prochain, l’école est toujours le résultat de choix politiques. Alors quels sont les choix possibles? C’est précisément le but de ce projet participatif que de les présenter, les éclairer.

Le débat sera animé par Sophie Gaitzsch, journaliste de Heidi.news spécialisée dans l’éducation, et par moi-même. Au plaisir de vous retrouver et de vous entendre samedi prochain!

PS. J’ai gardé le numéro de Maxime Sou. Il ne sera pas avec nous le 6 mars, mais nous ne manquerons pas de lui rendre visite - voire de l’inviter - au cours de notre année de travail.